Le petit tranquille en Amerique du Sud

Voici le recit de mon voyage debute en automne 2005 : Perou, Bolivie, Argentine et Bresil en 4 mois.

Wednesday, February 08, 2006

Lundi 6 février, Lausanne, 4ºC. Me voici rentre depuis presque une semaine, et avec les retrouvailles à Lausanne puis à Verbier, je n’ai pas encore eu le temps de m’atteler à la rédaction d’un Petit Tranquille. Pourtant, ce dernier PT me trotte dans la tête, comme s'il s'agissait d'un acte à accomplir pour totalement terminer le voyage. Je manque quelque peu d'enthousiasme. D’abord parce qu’à vrai dire, après l'énergie initiale, j'ai eu une chute de motivation dès la 4ème partie et pour toutes les subséquentes. Ensuite, parce qu’écrire me parait beaucoup moins naturel maintenant que je suis revenu dans mon environnement habituel. Et, comme à presque chaque fois, je me demande si je ne me suis pas fixé un défi trop grand en voulant tout romancer de la sorte. Mais il est difficile de se juger soi même, et je me dis que d'ici quelques années, je regarderais ce récit avec attendrissement.
Je me prépare donc un thermos de thé chaud, mets ‘Stories from the city, stories from the sea’ de PJ Harvey sur le système Revox, et m'assieds devant un IBM E390, prêt à passer 5 heures pour pondre 6 pages de texte; de loin les meilleures conditions que j’ai eues pour écrire. Tout bien réfléchi, il s'agit en fait d'un exercice quelque peu arrogant et égocentrique, et je me vois comme réalisateur, scénariste et acteur d'un film qui m'est consacré. Je suis fils unique, comme Jésus, ne l'oublions pas! Le seul hic, c'est que je ne suis pas écrivain, je ne sais pas comment écrire, alors, exactement comme pour l'écriture des chansons (je ne suis pas songwriter non plus, je suis licencié en informatique de gestion et organisation), je procède en imitant le mieux possible les auteurs qui me plaisent, en mélangeant leurs 'influences', ou même en repiquant totalement certains passages. Tiens, rien qu'en ce moment, je fais un passage doucement auto-critique qui tend vers l’auto complaisance, une idée repiquée à Frédéric Beigbeder.
Durant ce voyage, j'ai lu quelques livres magnifiques (et pas toujours a propos d'éternels adolescents qui s'auto-détruisent, belle évolution!), comme le formidable '100 ans de solitude' de Gabriel Garcia Marques, une obligation pour tout voyageur en Amérique du Sud, et je suis de plus en plus sensible aux techniques narratives employées par les auteurs. Ca peut être très beau un livre. Je me souviens d'un disque d'Anaemia (aujourd'hui Kid Chocolat) qui s’intitulait approximativement 'Songbook - Or when I stopped buying records and started reading books', et je me dis que ne suis pas le seul a m’en rendre compte.
Donc je m'y mets, j'écris.



Dimanche 8 janvier, Salvador de Bahia, 31ºC. Salvador est la capitale 'africaine' du Brésil, et il faut comprendre par là que c'est la ville où les descendants des esclaves africains sont les plus nombreux et influents. Des éléments culturels comme la fameuse danse Capoiera, d'origine angolaise, ou le culte Candomblé, qui reprend les dieux Orishas originaires de l'ouest africain, en sont les témoignages les plus significatifs.
A peine arrive en ville, je sors faire une ballade, et après seulement 2h, je sais déjà que Salvador sera ma ville préférée du Brésil. A travers le centre colonial, il règne une ambiance reggae-on-est-tous-vraiment-tres-cools et les rues sont pleines de musiciens surdoués, de capoeiristas qui impressionneraient Jet Li, et de gens qui passent leur temps a sourire plutôt que d’afficher leur misère. A plusieurs reprises, je croise des ensembles de percussions surpuissants qui chantent en chœur des hymnes samba: le Brésil comme je l'imaginais, et lorsqu'un groupe reprend 'Berimbau' de Vinicius de Moraes, les poils de mes bras se herissent.
Plus tard, assis à la terrasse d'un café en train de siroter une caipira de cachaca, je fais la connaissance d'un couple de Polonais, ce qui, dans l'internationale backpackers, est une nationalité rare. Bartek bosse chez ComputerAssociates a Varsovie, et Janina est Product Manager Prepay pour un opérateur mobile qui franchise Orange en Pologne. Elle me raconte que le projet pilote OrangeClick lancé en Suisse leur a été présenté en séminaire comme "promising but not yet successful", ce qui me fait sourire. Ils me convainquent de les accompagner ce soir à une cérémonie de Candomblé, car ils sont un peu timides, et semblent voir en moi quelqu'un qui "obviously travels a lot and knows what he's doing"; soit, si c’est l’impression que je donne.
Le soir même, vêtus de couleurs claires, nous prenons donc un taxi pour une banlieue de la ville, et entrons dans un temple moderne où un très beau gardien habillé en blanc nous accueille et nous dirige vers des chaises en plastique blanches, les hommes d’un coté, les femmes de l’autre, alors que la cérémonie a déjà commencé. Le décor et l’ambiance m’impressionnent, mais je me rassure vite en constatant que la moitié de l'assistance est composée de touristes. Mais il s'agit bien d'une cérémonie et non d'un spectacle, et je sais seulement par mon LP que le but de la soirée est de mener quelques fidèles à la transe, quand leur Orishas totem viendra les incorporer. Ce soir, ce sera Yemanjani, la déesse de la mer. Ce que le LP n'a pas précisé, c'est qu'il faudra environ 3h de tambours et de nourritures exclusivement blanches (mais, riz, farine), pour mener à ladite transe. Apres une telle attente, je suis moi-même sur le point d'incarner l'Orisha du sommeil et de l'ennui, quand enfin les fidèles revêtissent des costumes guerriers et que trois femmes parmi eux semblent parties pour un bon trip, tremblant violemment, les yeux révulsés, la bave aux lèvres, à psalmodier des mots incompréhensibles, alors que d’autres processionistes les maîtrisent. Nous restons encore quelques minutes à observer une scène de plus en plus rocambolesque, jusqu'à ce que les principaux protagonistes semblent à la limite du contrôlable. En sortant, Janina, dont l’éducation catholique a visiblement été rigoureuse, déclare ne pas comprendre comment on peut honorer un dieu de la sorte et semble presque choquée par le coté ‘sauvage’ de la cérémonie à laquelle nous venons d’assister. N’ayant aucune éducation religieuse, je ne suis pas capable de faire de comparaison, et comme souvent je me demande si c’est un avantage ou un inconvénient.


Mercredi 11 janvier, Olinda-Recife, 32ºC. Les chauffeurs de taxi me fatiguent. Dans le classement des gens que j'ai le plus côtoyé au cours de mon voyage, les conducteurs de taxi ont une bonne place, mais pas la plus glorieuse. Quand ils ne jouent pas avec ma vie en conduisant comme pour un entraînement à Grand Theft Auto, ils me posent systématiquement une batterie de sept questions et me font les neuf mêmes remarques. Il y a ceux qui, misanthropes, se plaignent du chaos de leur pays et de la corruption générale des politiciens, ceux qui me sortent tous les clichés standards sur mon pays ('Chocolate, watches, banks, and a helping hand in screwing the Jews, that's us man!'), ceux qui tirent la gueule parce que j’ai réussi a négocier un bon tarif, ou encore ceux, et ce sont mes favoris, qui me font une remarque complice sur la beauté des filles locales, ce qui peut parfois les mener à me proposer une turlute pas cher de leur petite cousine experte en la matière. Les chauffeurs de taxi me fatiguent.
Je passe deux jours à Olinda, dans une agréable pousada avec piscine située dans le centre historique. Les tambours résonnent 24h/24h car les répétitions en vue du Carnaval, prévu dans 6 semaines, battent leur plein, et l’atmosphère qui en résulte est celle d’un orage constamment sur le point d'éclater.
Il n’y a rien à faire à Olinda mise à part flâner dans les rues, et pour lutter contre la chaleur absolument insoutenable et patienter jusqu’au soir, je passe beaucoup d'heures au bord de la piscine jusqu’à ce que le soleil veuille bien baisser. Dans ce contexte, le seul évènement marquant, c'est que j'ose enfiler le speedo blanc à fleurs roses que j’ai acheté à Rio, et que Paul, un anglais qui avait commencé par se moquer de ce maillot, fini par m'avouer qu'il est absolument génial et qu'il va s'en acheter un semblable.


Samedi 14 janvier, Natal. Située à la pointe nord-est du Brésil, Natal est LA destination de tourisme balnéaire du pays. Je ne passerai qu’une nuit dans cette ville, en attente d’un avion qui me mènera à Fernando de Noronha, et je trouve à me loger dans l’unique auberge de jeunesse de la ville, un château médiéval d’inspiration Halloween étrangement surréaliste. Le réceptionniste m’avertit que ce soir ‘c’est la fête au château’ car l’hôtel a 10 ans. Je lui que tant mieux, mais que je dormirai quand même. Il m’avertit qu’il vaudrait mieux que je ne prévois pas trop de dormir, mais je hausse les épaules, et entreprend de remplir le formulaire de check-in.
Apres avoir déposé mon sac dans le dortoir du donjon, je file à la plage de Punta Negra pour me baigner. En me baladant le long de la jetée, je me rends à l’évidence : le Nordeste consacre l’image d’Epinal que j’avais du Brésil avant d’y venir. Quand je pensais voir partout des attroupements de gens dans la rue qui utilisent n’importe quel objet comme percussion et jouer de la samba, j’imaginais le Nordeste. Quand je me voyais me balader avec un minimum d’habit de jour comme de nuit, j’imaginais le Nordeste. Quand je pensais à un sosie de Naomi Campbell avec les yeux bleus qui me fait un grand sourire quand je lui commande un jus de fruit frais, j’imaginais le Nordeste. Et quand je pensais a un match de football sur la plage entre des gamins au niveau inouï, c’est encore au Nordeste que cela se voie le plus souvent. Le revers de la médaille, c’est que le Nordeste est la partie la plus pauvre du pays, la plus désolée, celle ou la prostitution atteint des proportions inconvenantes. Au pays de l’ordre et du progrès, il y a encore à faire dans ces deux domaines.
Je retourne à l’hôtel vers 23h et la fête a déjà commencé, et le château est entièrement décore sur le thème des films d’horreur. Je me rends à la cave pour assister au concert de rock gothique d’un groupe local, me glisse entre un Vincent Price et une Buffy, et dois baisser la tête pour éviter les fausses toiles d’araignées qui pendent dans la cage d’escalier. Je fais connaissance de Tom, un Anglais de Somerset, et il me semble bien que nous sommes les deux seuls étrangers dans cette immense fête burlesque. Nous parlons musique un moment, et Tom mentionne les Kaiser Chiefs, ce qui me porte sur les nerfs. A 2h, lassé de boire de la caïpirinha teintée sang, je décide d’aller faire une tentative de sommeil, car je dois partir pour l’aéroport dans 4h. Mais lorsque j’arrive au donjon, je me rends compte qu’une scène a été installée juste devant la porte d’entrée du dortoir, et un groupe fait des reprises des années 80 à un volume assourdissant. Je m’allonge tout de même, mais la sono de la scène doit être tout au plus à 6m de la tête de mon lit, simplement séparée par un trop mince mur de brique ; absolument impossible de dormir. Je n’ai pas envie de retourner boire des verres, je prends donc mon mal en patience et laisse mon esprit vagabonder jusqu'à ce que j’en arrive à cette conclusion : ‘voyager, c’est souvent profiter au maximum du moment présent, mais c’est aussi parfois attendre que les heures passent’.


Lundi 16 janvier, Fernando de Noronha, 30°C. A 300kms de Natal en direction du Portugal, au milieu de l’océan atlantique, Fernando de Noronha est un petit chapelet d’îles paradisiaque, un gros rocher de 20km2 bordé de plages parfaites et habité par une faune abondante. L’état brésilien en a fait un parc national, raison pour laquelle cette destination n’est fréquentée que par quelques scientifiques et beaucoup de touristes. L’île est donc plus chère que le reste du Brésil et est privilégiée par la classe moyenne de Sao Paolo.
Je me lie d’amitié avec Carla, une fille de Sao Paolo justement, d’origine japonaise, et elle m’aide à planifier mes activités pour ces 5 jours avec les locaux non-anglophones, toutes dans une tendance nature : sea-kayak avec les dauphins, snorkeling avec les tortues géantes, observation de requins. J’en profite pour poursuivre mon exploration des fruits locaux, comme le jus d’acerola, le cupuaçu ou le pupunha. Mais l’événement dont tout le monde parle, c’est l’arrivée sur l’île d’un courant ayant pris sa force dans les Acores qui va s’abattre sur les côtes sous la forme de vagues gigantesques, ce qui attire une foule de surfer-dudes brésiliens qui attendent de telles conditions depuis plus d’un an. Certains savent mon adoration pour cette faune caractéristique et ses dialogues philosophiques, et je ne manque pas cette occasion de me régaler. J’hésite un moment à me joindre à eux et me jeter à l’eau, mais les vagues sont si grandes et si puissantes que même nager me semble risqué. J’opte donc pour un poste d’observation sur la plage où je passe deux après-midi mémorables à échanger des ‘awesome, dude !’ et des ‘Totally ! Cool !’ avec un crew de surfeurs au repos, de photographes en pause, et de beach bunny’s brûlées par le soleil.


Mercredi 18 janvier, Fernando de Noronha, 29°C. Ce soir, Carla a réserve à la Pousada Ze Maria, l’une des meilleures de l’île, et nous participons à ce qui s’approche d’un gala/buffet géant. Nous partageons notre table avec Armand, un artiste-surfeur du Costa Rica, et sa copine Stéphanie, de 15 ans son aînée, une productrice de cinéma français vivant a Los Angeles. La discussion est d’une vanité absolue, Stéphanie aurait soit disant bossé sur Blade II, Armand prétend n’écouter que de la musique angel-trance-chill-out mais est incapable de me répondre quand je lui demande de quoi il s’agit exactement, et tous deux crachent en chœur sur le sushi (’so much better in L.A.’), et après deux heures affligeantes, le regard de Carla s’apparente à ce qu’on peut considérer comme un appel au secours. Heureusement, une fois la table des desserts débarrassée, l’un des garçons s’empare d’un tambourin et d’un micro, un autre d’une guitare, et l’une des filles d’un tom-tom géant, et il ne faut pas plus de 3 minutes pour que la salle jusqu'alors plutôt guindée se transforme en grand dancefloor samba ; les Brésiliens aiment danser, je crois que c’est clair. Je m’agite quelques moments au milieu de la foule, mais je dois jouer des coudes et me lasse vite. Voyant que Carla est partie pour danser quelques heures, je décide de sortir prendre l’air dans le jardin japonais de la Pousada.
Depuis la terrasse, la vue sur le Morro do Pico illuminé par la lune est somptueuse, et je me demande comment je vais pouvoir reprendre une vie normale après tant de moments faciles passés au Brésil. Lorsque je m’appuie sur la balustrade, une lourde odeur d’herbe vient me perturber, et j’aperçois en contrebas un groupe d’invités rassemblés autour d’un chanteur guitariste. Je m’approche doucement d’eux jusqu‘à reconnaître la chanson : ‘Coracao vagabundo’ de Caetano Veloso. Forcément. Je n’ai jamais compris pourquoi les lieux les plus magnifiques engendrent les songwriters les plus sensibles et attachants, comme si trop de soleil, de mer et de jolies filles poussaient les surfeurs-dudes saturés de douceur à la déprime. Pourtant, de Mark Eitzel à Sophia, de Red House Painters à Pete Yorn, sans oublier mon éternel favori Elliot Smith, les exemples ne manquent pas. Je me demande si je devrais vivre au bord de la mer.


Samedi 21 janvier, Jericoacoara, 33°C. 'Jeri' est un ancien petit village de pêcheurs situe dans un endroit assez improbable et difficile d'accès sur la côte nord, entre des dunes de sable géantes et des rochers couleur ocre. D'abord visité par une foule de wind- et kite- surfers en raison des idéales conditions de vent que ce petit village offre, 'Jeri' est maintenant devenu une destination touristique prisée par les adeptes de l'Ayur Verda et autres voyageurs indépendants en quête d’un lieu pour souffler. Il y règne une ambiance hippie-chic et internationale très plaisante, mais qui n'a pas grand chose à voir avec le Brésil, et il est juste encore temps d'en profiter avant que les Italiens ne transforment cet endroit en pizzeria géante.
J'arrive à Jeri avec pour unique motivation de ne faire absolument rien pendant les 5 jours que je vais passer ici, car il faut que je commence à digérer ces 4 derniers mois. Le hasard fait bien les choses, car en me promenant sur la plage, je fais la connaissance de Itamar, un local incroyablement avenant, qui je ne sais pas pourquoi se prend de sympathie pour moi et m'invite à venir me baigner dans sa maison. Je suis d’abord un peu méfiant, mais décide de le suivre, et je me détends quand je constate que plusieurs jeunes qui ont exactement la même gueule que moi, peau sèche, tannée, et cheveux trop longs, sont assis sur le bord la piscine. Je salue l’un d’eux nommé Martijn, lui demande ce qu’il pense de cet endroit, et il me répond que c’est le paradis, mais que 'you can check out any time you like, but you can never leave'. Il s'avère qu'Itamar est le patron d'une pousada et d'un bar, le Planeta Jeri, et que c'est une personne clé du village. Tant mieux, je souris devant ma bonne fortune. Itamar nous rejoint et me demande ce que je désire boire et je lui fais le signe de la paix en lui répondant un Manhattan High Balls. Itamar me regarde de travers et rit doucement et me dit que plus personne ne boit de Manhattan depuis 50 ans et que ce n’est sûrement pas en Amerique du Sud que j’ai pu me faire servir ce cocktail.
Le hasard continue de bien faire les choses, car en dînant au Planeta Jeri le soir même, je tombe sur Francois Rodriguez et sa copine Valérie, deux connaissances que je tiens de Orange. Ils sont en vacances pour 3 semaines, et sont très surpris de me voir ici, mais moi je ne m'étonne plus de rien, et nous passons une soirée arrosée en compagnie de Martijn, qui, à 32 ans, a fait le tour du monde façon Corto Maltese et nous raconte ses histories de marin au long cours en vidant caipira sur caipira. C’est un chic type, et il s’est posé à Jericoacoara pour aider l’un de ses amis à construire une pousada, et Francois et Valérie sont beaux et élégants, mais l’événement de la soirée, c’est que je ne fais pas attention à la marque de leurs vêtements et je me demande ce qu’il se passe.


Mardi 24 janvier, Jericoacoara, 34°C. Pour animer un peu sa maison, Itamar a décidé d'organiser ce soir une fête géante au bord de sa piscine et je m'y rends avec tous les autres clients du Planeta Jeri après la fermeture du bar, à 1:30 am. Tout le monde est déjà bien parti au moment où un mec à la guitare se lance dans une reprise de 'Mas que nada' de Luis Henrique, et le thème de la soirée semble être 'Les vampires', car Itamar distribue des fausses dents en plastique à tout le monde, mais pendant une brève seconde, j'ai l'impression bizarre que les siennes ne sont pas des fausses. Je fais la connaissance d'une Islandaise avec qui je communique uniquement en utilisant des titres de chansons de Sigur Ros (Agaetis Byrjun ou Svefn G Englar sont mes préférées) et je finis de l'effrayer en lui montrant mes dents de vampires. Apres 2 heures à ce rythme, il règne dans l'air une acre odeur de shit à la limite du soutenable, et je refuse systématiquement les offres de tirer quelques tafs, car les caipirinhas me font déjà un effet énorme. Itamar éclate de rire et dit que je n'en ai pas besoin, car je suis tellement 'tranquilo' que c'est comme si j'etais 'sempre fumado'. Je hausse les épaules et bredouille dans le vide ‘tranquilo e pequeno, amigo…’. Debout au bord de la piscine, à regarder les dunes au loin, je me rappelle d'une scène presque identique que j'ai vécu au début de mon voyage, au Pérou, mais ma mémoire est tellement défaillante que je ne me rappelle déjà plus du nom de l'endroit en question ,et je me dis qu’il faut que je fasse quelque chose. Cependant, l'alcool aidant, mon esprit embrumé en arrive à produire une pensée du voyage à la Paul Valery dont je suis très fier sur le coup: 'Le voyage, c'est une coquille, où les verbes se conjuguent au présent, où les ambulances n'ont pas de sens'. Voyant Itamar et Martijn se diriger vers moi, et je décide de leur faire part de ma trouvaille, ce qui dans mon portugais balbutiant donne quelque chose comme 'O viaje e uma coquilha, onde verbos conjugaõ se na presente, onde as ambulancias naõ tem razaõ'. Ils me regardent d'un air surpris, secouent la tête, puis éclatent de rire et me saisissent chacun par une épaule, et je comprends leur intention mais n'offre aucune résistance, et, au moment où je bascule dans la piscine, je vois leurs visages souriants au ralenti et j'ai à nouveau l'impression furtive que leurs dents de vampires ne sont pas des postiches, mais le contact de l'eau fraîche me fait du bien, et lorsque ma tête touche le fond de la piscine, les sons sont si étouffés et calmes que je me demande brièvement si je ne vais pas rester la et m'assoupir un moment.


Mardi 24 janvier toujours, pendant la journée. Je passe l'après-midi à une table extérieure du Planeta Jeri, et je suis dans un état pitoyable. Un soleil bouillant m'a réveillé trop tôt alors que je dormais dans le hamac devant la chambre de ma pousada depuis au mieux 2h, et malgré une douche et plusieurs jus énergétiques, les petits nains continuent de courir dans ma tête et j'ai encore un goût de citron vert dans la bouche. Chaque fois qu'Itamar sort pour servir un client et s’aperçoit de mon état lamentable, il éclate de rire et je fais de mon mieux pour lui retourner un sourire, tout en me demandant pourquoi il a conserve ses fausses dents de vampires en plein jour. Je termine pour la seconde fois 'L'Immortalité', un livre de Milan Kundera que Clémentine m'a prêté, et cette fois j’ai l’impression de l’avoir compris, puis m'étonne en me disant que dans une semaine, je serais en Suisse à cette heure ci. Itamar vient me voir et me dit que je peux aller mettre la musique de mon choix si l'envie me prend, et je ne me fais pas prier et me rends derrière le pupitre de DJ, et, après avoir fouillé la discothèque, mets 'Has it come to this?' par The Streets. Lara, la fille qui bosse au bar, me tire la langue et se met à danser, et je me dis que cet endroit est vraiment sympa. Puis, je me rends aux toilettes pour me passer un peu d'eau sur le visage, et en regardant mon reflet dans la glace, je constate deux étranges petites taches à la base de mon cou, et je me demande depuis combien de temps je les ai, car je ne les avais jamais remarquées auparavant.


Jeudi 26 janvier, Rio de Janeiro, 36°C. Dès mon arrivée a Rio, je me précipite dans le quartier de Ipanema, là où les filles inspirent des chansons inoubliables. Je trouve à me loger dans une auberge de jeunesse, et puisque Rio sera la toute dernière étape de mon voyage, j’établis un intense programme d’activités pour les 3 prochains jours, ce qui m’évitera je l’espère de trop penser au retour : visite d’un favela, match de football au stade de Maracana, répétition d’une école de samba et achat d’instruments de musique devrait m’occuper l’esprit et m’empêcher de gamberger.
Je vais déposer mon sac dans le dortoir que je partage avec Luis, un Argentin de Buenos Aires, et Sami, un Finlandais. Apres les discussions d’usage, il apparaît que Luis bosse pour Equant en Argentine, que Sami est responsable des achats Nokia chez France Telecom, et que moi je suis un ancien de Orange Suisse, ce qui veut dire que nous étions les trois employés par le groupe France Telecom. Luis et Sami n’en reviennent pas, mais moi je me contente de hausser les épaules, car plus aucune coïncidence ne m’étonnera jamais, et je suis simplement de plus en plus conscient de l’énormité et de la surpuissance des groupes internationaux.
Je me prépare à aller à la plage d’Ipanema, mais comme le soleil est encore haut et la chaleur étouffante, je prends le temps de consulter mon email, et j’apprends que mon ami Steve va prochainement se faire opérer à la gorge, un truc sérieux, ce qui me fout les boules. Apres Jeff il y a 2 semaines, c’est la deuxième fois que j’apprends qu’un de mes amis a la santé qui flanche. Steve est le père spirituel du PT, c’est lui qui m’a initié au voyage sac a dos, lui qui m’a appris à aller voir un peu plus loin sans m’inquiéter du retour (mais comment as-tu fait pour sauter dans ce puits en Iran, Stioui Boy ?!?), et même lui qui le premier a écrit un récit de voyage intitulé ‘Le Petit Tranquille à Bali’. Ce coup du sort me pousse à entreprendre quelque chose de spécial, et alors que j’hésitais à faire un vol en aile delta au-dessus de la ville (j’ai horreur du vide), je m’inscris pour un vol le lendemain.



Lundi 30 janvier, Rio de Janeiro, 33ºC. Ne sachant pas quoi faire de mes dernières heures au Brésil, et un peu démotivé, j'enfile une ultime fois mon speedo (que j'assume maintenant parfaitement) et pars pour la plage de Copacabana, bien decidé à éviter la déprime en buvant une ou deux Caipiras pour tuer les heures avant mon vol de retour pour la Suisse ce soir.
Assis sur mon paréo, je regarde les filles qui jouent dans l'eau, les garcons qui font du beach-volley, et je n’arrive pas à croire que dans 5 jours je serais à Verbier, à l’après-ski du Farinet. Je suis débordant de joie à l'idée de revenir en Suisse, revoir ma famille, Clémentine, mes amis, mais pourtant, il m'est impossible d'éviter une certaine mélancolie en me disant que 'Voila, c'est fini', et que je n'aurais sûrement pas d'autre chance de refaire ce voyage qui s’achève. Un voyage se termine toujours trop brutalement, c’est l’un de ses inconvénients, et beaucoup d’aspect de mon périple vont me manquer, les nouveautés qui se succèdent, les rencontres, les situations absurdes, l’anonymat de tous les instants, l’indépendance totale surtout. Voyager, c’est un moyen de connaître la liberté, une fuite où on n’a besoin de personne, et j’en arrive à une nouvelle pensée qui allie sublime et ridicule, et que je devrais peut être vendre à une marque de moto : ‘Le voyage, c’est une Harley Davidson’.
Je me lève pour m’acheter une noix de coco, mais rien n’y fait, je sens le spleen qui s’insinue, alors pour m’occuper l’esprit, je fais un bilan de mon voyage. Et puisque j’ai un background financier, j'esquive lâchement les aspects philosophiques d'un tel exercice et les questions qu'il pourrait soulever, et dresse un bilan purement chiffré de ces 4 mois inédits:
- 126 jours de voyage
- 49 hôtels ou dortoirs
- 19 vols en avion
- 222 (!!) heures de bus à usage exclusif de transport (je ne compte donc pas les heures de bus lors des excursions)
- altitude maximale : 5409m
- altitude minimale : -19m
- température maximale : 39°C.
- température minimale : -13°C.
- 12'000 CHF de dépenses
- objet perdu: une paire de sneakers
- objet perdu: une paire de lunettes de soleil
- objet perdu: un tube de mousse à raser
- objet perdu: un crayons gris
Si j’ajoute à ça que je n’ai pas été malade, que je ne me suis pas blessé plus que quelques écorchures, et qu’on ne m’a rien volé ou braqué, je crois bien que je m’en suis sorti de façon magistrale.

Mardi 31 janvier, Genève, 4ºC. En sortant du hall des arrivées de l’aéroport de Cointrin, je suis surpris de voir non seulement mon père, mais également Sacha, ‘venu vérifier que ton vol de retour s’est bien passé, comme tout agent de voyage qui se respecte !’ lâche-t-il en clignant de l’œil. Sacha est très beau, et je suis content de voir leurs visages familiers. Mais je suis tellement dans les vaps que tout ce que je parviens à répéter, c’est que ‘tout va bien, mais je me sens si décalé…’
Plus tard, mon père me ramène à la maison familiale dans son 4x4 Toyota, et je suis totalement silencieux, et en arrivant chez mes parents, je vais déposer mes affaires, et par réflexe je me rends dans ma chambre d'enfance, car j'ai oublié qu'elle est aujourd'hui occupée par mon père. Je réalise vite mon erreur, et en souris. Pourtant, avant de quitter la chambre, j'aperçois mon vieil atlas d’école sur une étagère de la bibliothèque, et je ne sais pas pourquoi, un instinct me pousse à m’en saisir immédiatement et à consulter une carte de l’Amérique du Sud, mais j’ouvre le livre au hasard en son milieu, sur une page cornée, et au lieu de feuilleter les pages, quelque chose en moi se fige et je reste interloqué et fixe la carte sous mes yeux, et ce que je vois m’apparaît comme une formidable évidence que je reste à étudier tandis que des images se forment dans ma tête pendant un moment beaucoup trop long, et le mot qui est inscrit en haut à droite de la page est INDE.

Thursday, January 12, 2006

Dimanche 18 decembre, aeroport de Florianopolis, 27ºC. Apres quelques 17 heures de bus, me voici parvenu dans la partie sud du Bresil, occupee en majorite par des descendants d'immigres allemands et italiens. Apres seulement 2 jours passes dans ce pays, j'absorbe encore le choc; tout est immense, les foules et la nature, et je suis force d'admettre que je comprends bien moins de portuguais que ce a quoi je m'attendais. Le voyage ne sera pas aussi facile qu'en Argentine.
Alors que je patiente dans le hall de l'aeroport, j'observe les gens autour de moi. Il s'agit a moitie de blonds et a moitie de sosies de Gustavo Kuerten, la celebrite locale. Les gens que j'ai rencontres jusqu'a present affichent tous une mixite d'origine epatante et ont des noms comme Herbert da Silva, Julio Santos Schmitt ou Geraldine Kazlowski di Oliveira.
Soudain, alors que j'essuie mon front encore une fois pour combattre en vain l'humidite ambiante, les portes du hall d'arrivee s'ecartent et laissent passer un vent frais, et une miriade de petits papillons jaunes s'echappent et la foule tourne la tete vers la porte, et Clementine apparait au ralenti, rayonnante de blond et d'elegance. Clementine porte des sneakers Veja, un jean Citizen of Humanity, un top Stella McCartney for H&M, une veste Frank Marshall, des lunettes MNG et un sac Balenciaga qui je pense n'est meme pas une imitation. Elle vient me rejoindre pour deux semaines et passer les fetes de fin d'annee au soleil; elle a raison. Florianoplois est le point d'entree vers l'ile de Santa Catarina, un mix de plages superbes, de lacs d'eau douce et de foret tropicale et nous allons explorer tout ca en bus et voiture de location.
-'Salut!''
-'Salut.'
J'avais imagine des retrouvailles tres romantiques ou je la souleverai et la ferai virevolter en l'air, mais au lieu de ca nous sommes la tous les deux debouts au milieu du hall d'arrivee, intimides, car ca fait longtemps et le telephone ce n'est pas comme voir les gens face a face, et donc nous echangeons un baiser tres sage et des sourires un peu genes, mais je realise peu a peu comme je suis heureux de la voir.


Mardi 21 decembre, plage de Campeche sur l'ile de Santa Catarina, 31ºC. Nous commencons les vacances en douceur en alternant entre la plage et la piscine de la Pousada. La chaleur est meurtriere et bouger trop vite pourrait s'averer dangereux. C'est l'ete et la vie est facile. Les poissons sautent, le coton abonde, mon pere est riche et sa mere est belle, et allonge sur mon pareo, fatigue d'oberver les apprentis surfeurs qui reluquent Clementine et les minis maillots de leurs copines, j'etabli ma playlist ultime consacree au soleil:
-'Sunny' par Bobby Hebb (commencer par un classique, ca assure)
-'Sun is shining' par Bob Marley & the Wailers
-'Sea sex and sun' par Serge Gainsbourg (forcement!)
-'Un raggio di sole' par Lorenzo Cherubini/Jovanotti
-'Sunworshipper' par Mylo
-'Le soleil est pres de moi' par Air
-'Always the sun' par The Stranglers
-'Duel au soleil' par Etienne Daho
-'Catch the sun' par The Doves
-'Je veux du soleil' par Au P'tit Bonheur
-'Take a run at the sun' par Dinosaur Jr
-'Pars au soleil' par charlton (yet unrealeased, mais attendez le printemps)
Qui dit mieux?
Puis je me replonge dans 'Lunar Park', le dernier roman de Bret Easton Ellis que Clementine a eu la bonne idee de m'apporter. Je le devore en trois jours, car je ne pouvais plus attendre, et ce bon vieux Bret reprend tous ses themes fetiches de maniere fulgurante (l'apathie, la sensation d'etre isole du monde, les personnages de Camden qui se dopent), son style est toujours aussi spectaculaire, et il realise un magnifique roman, sorte d'auto-biographie semi fictionnelle, synthese et je pense egalement cloture de toute son oeuvre. Ma mere m'a reproche d'admirer un auteur si nihiliste et misogyne, mais je crois que B.E.E est beaucoup plus litteraire qu'on ne le pense (il ne fait pas que se goinfrer de medicaments anti-depresseurs accompagnes de vodka, c'est mon avis). Et si certains ont remarque avec justesse que je fais parfois de mon mieux pour imiter son style dans mon PT, je suis bien content de ne pas etre mal dans ma peau et intimide par les femmes comme lui. Pourtant, je trouve sa facon d'ecrire, et ce qu'elle exprime, remarquable. Si je pouvais, j'imiterais volontiers Ernest Hemingway, mais je n'ai pas assez de talent pour ca...


Samedi 24 decembre, Ouro Preto, dans l'etat de Minais Gerais, 28ºC. Sur une impulsion de Clementine, nous sommes partis visiter ce tres beau patelin colonial, sis dans les montagnes a quelques centaines de kilometres au nord de Rio. Ancien chef-lieu lors de l'epoque doree de l'exploitation miniere, la ville est aujourd'hui remplie de boutiques vendant des pierres ornementales, et Clementine m'apprend a faire la difference entre pierres precieuses et semi-precieuses (seuls les diamants, rubis, saphirs et emeraudes sont a considerer comme precieux). Les vues panoramiques de la ville et de la foret environnante sont magnifiques et la chaleur est une fois de plus ecrasante.
Hier, nous avons passe la journee a gravir des collines abruptes pour visiter les tres belles eglises, et ensuite occupe notre soiree dans une Cachaceira ou les Caipiras ont remplace le Manhattan High Balls, alors qu'un local nous sussurait de la bossa nova a l'oreille, notamment l'hymne 'Brazil' auquel je n'avais incroyablement pas pense jusqu'a present.
Aujourd'hui, c'est la veille de Noel, et cedant a la paresse, nous passons la journee au bord de la piscine d'un hotel dessine par Oscar Niemeyer, l'architecte qui a concu Brasilia, tout en lignes et courbes geometriques retro-futuristes, et nous nous mettons a la Caipirinha des 14h, ce qui s'avere redoutable en plein soleil. En sortant de la piscine et en regardant les jambes fuselees et deja outrageusement bronzees de Clementine sur son transat, je me dis que je suis chanceux et que pour une fois je devrais le realiser au moment present. Pourtant, je suis preoccupe par le bus de nuit que nous allons prendre ce soir (le soir de Noel dans un bus, c'est tout un symbole), et cette scene m'en rappelle fortement une autre, mais malgre tous mes efforts je ne parviens pas a me souvenir de laquelle. Puis je sors mon Ipod, contemple le sommet des montagnes qui s'etendent autour de nous et m'allonge sur le bord en beton de la piscine, fixe mon regard sur les reflets bleu turquoises de l'eau. Je regle l'appareil sur 'Inside of love' par Nada Surf, et ca me calme, je ne pense plus a rien.


Mardi 27 decembre, Paraty, sur la cote entre Rio et Sao Paolo, 32ºC. Paraty, ca a un gout de paradis. Un vieux village de pecheurs de type colonial devenu l'endroit ou etre vu, au milieu d'une baie comptant quelques dizaines d'iles parfaites, borde de collines couvertes de jungle.
Nous passons trois jours a ne rien a faire a part du bateau entre les plages des iles, des siestes crapuleuses, et des restos 'lounge' ou un groupe reprend les standards bossas et fait meme une cover samba de 'Jingle bells'. Clementine est un modele d'elegance en robe Juicy Couture, et je fais de mon mieux pour tenir la route en travaillant un look 'geek-chic' emprunte a Seth Cohen de la serie 'The O.C.'. Nous rencontrons un couple de Belges que Clementine ne regarde meme pas, nous lezardons pour lutter contre la chaleur, je fais une pietre tentative d'aller voir un concert de choro mais l'effort de se tenir debout dans une foule par cette canicule me parait insurmontable, nous discutons vaguement de litterature moderne et Clementine, dont la consommation de caipirinhas devient de plus en plus matinale, me dit qu'elle aime mon regard 'doux mais tout le temps inquiet en quelque sorte', et que je suis 'parfois machiavelique sous une apparence angelique', a quoi j'aurai repondu en murmurant 'A quelle heure est ce que le bar ouvre exactement?'. Je suis absolument amorphe et la chaleur a raison de tout, et nous reagissons a peine quand, assis a l'ombre d'un palmier, un enieme inconnu nous prends pour John John Kennedy et Carolyn Bessett 'back form death'.
Un soir, j'ecoute 'Like lovers do' par Lloyd Cole, car sa voix familiere et ses histoires d'amants en escapade me rassurent, puis je m'endors, epuise apres le sexe, l'esprit totalement vide, et plus rien n'a d'importance.


Vendredi 30 decembre, Rio de Janeiro, 29ºC. Pour feter les derniers moments de 2005, nous passons 5 jours a Rio de Janeiro, la Cite Merveilleuse, et nous retrouvons un peu d'energie. Nous visitons le centre de la ville, montons au pain de sucre, puis au Christ Redempteur, et surtout prenons le soleil sur la plage d'Ipanema, ou la densite de population tient toutes ses promesses; au milieu des champs de blondes, il y a a peine de la place pour quelques queers sur-body-buildes, et les maillots de bains sont ridiculement minuscules, parfois pour le meilleur, mais souvent pour le pire.
En cette fin d'annee, Rio semble envahie par les Francais. Dans chaque rue, dans chaque bus, sur chaque grain de sable, il y a un Francais pour afficher son humeur taciturne. 2005 etait l'annee du Bresil en France, et mon impression est que cela a eu effet significatif sur la destination de vacances des anciens champions du monde, mais pas sur leur joie de vivre. Du coup, j'ecoute 'Road to Rouen', le dernier Supergrass et songe au cote francais de ma famille, lie a la Normandie, avec qui je n'ai que trop peu de contact, c'est dommage. J'ai aussi une pensee pour Martine, a qui j'ai envie de dire 'Oui, je cede, c'est vrai, le Mont St-Michel est bien Normand'.


Samedi 31 decembre, Rio de Janeiro, 30ºC. Le soir du reveillon, Clementine et moi imitons la foule et nous vetissons de blanc en prevision des feux d'artifices sur Copacabana. Allonges sur le lit de notre hotel en mangeant de la glace, nous regardons une retrospective de l'annee musique sur MTV, et 'Golddigger' de Kayne West est sacree chanson de l'annee pendant que Les Inrocks ont consacre Arcade Fire groupe de l'annee, et je ne possede aucun de ces 2 disques.
Malgre la perspective du spectacle grandiose qui nous attend dans 3 heures, il regne une certaine tristesse dans l'air, car, sans rien dire, nous pensons tous les deux au fait que nous nous separons dans deux jours, que ces deux semaines ont ete extraordinaires, mais que les meilleures choses ont une fin. Un instinct me dit que je devrais prendre la parole pour dire quelque chose qui soit a la fois leger drole et rassurant, quelque chose qui resume en beaute les 15 jours qui viennent de s'ecouler, mais je n'arrive pas a trouver les mots et, comme d'habitude, renonce, et, suite a je ne sais quelle experience telepathique, MTV diffuse 'Silence is easy' de Starsailor.
Alors que minuit s'approche, nous nous trouvons sur la plage de Copacabana, pieds nus dans le sable, et l'air est doux. Il doit y avoir pas loin d'un million de personnes sur les 4.5kms de plage et sur les vastes promenades qui la bordent, et 90% des gens sont vetus de blanc; c'est la plus grande white party du monde! De nombreuses familles font bruler des bougies et ont deposes des fleurs sur le rivage en l'honneur de Yemanjani, la deesse Orishas de la mer, dont la fete coincide avec le nouvel-an. A minuit pile, des feux d'artifices typiquement bresiliens, genereux et bordeliques, remplissent le ciel, et, doucement, Clementine me prend la main, me regarde dans les yeux, puis m'embrasse delicatement. 2006 sera une bonne annee.


Lundi 2 janvier, Manaus, 31ºC, 80% d'humidite. J'accuse le coup apres notre separation et mon depart pour Manaus, et pour me changer les idees, je decide d'aller visiter la salle d'opera de la ville. En chemin, tout en mangeant une glace au tapioca, j'ecoute en boucle 'I miss you' de Blink 182 sur mon Ipod, et chaque fois que la voix nasillarde de Tom deLonge fait son entree dans la chanson, l'emotion me saisit a vif.
La salle d'opera est magnifique, mais son emplacement, au milieu de la foret amazonienne, est pour le moins incongru, et je comprends ses detracteurs.
En sortant, je decide d'aller voir King Kong au cinema et me plonge dans les chiffres rocambolesques relatifs au fleuve Amazone en attendant la derniere seance: de son embouchure de Belem Bresil a sa source pret d'Iquitos Perou, l'Amazone s'etend sur plus de 3500kms, son bassin contient 17% de l'eau claire du globe et au mieux de sa forme, elle se deverse dans l'ocean atlantique au rythme de 12 milliards de litres par minute (12 milliards!!!). Manaus se trouve a 1500 kms en amont de Belem, a l'endroit ou les eaux brunes du Rio Negro se joignent aux eaux blanches du Rio Silmoes pour donner a l'Amazone toute son ampleur, et je m'apprete a passer 4 jours dans un lodge flottant a 130kms de ville, au milieu d'une reserve naturelle. Mais demain est un aute jour et je penetre dans la salle obscure pour voir Jack Black chasser le gorille pendant 3 heures.


Jeudi 5 janvier, Amazon Eco Lodge, 33ºC, 85% d'humidite. Voyageant seul, j'ai ete incorpore a un groupe de Londoniens qui bossent dans la City pour participer aux activites organisees par le lodge. Il s'agit de leur 2eme semaines de vacances de Noel au Bresil, et, en Tretorn, Reebok ou Converse toutes neuves, jeans G-Star ou fcuk, t-shirts Paul&Joe (!) ou meme chemise Helmut Lang (!!), je les trouve un peu chics pour s'aventurer dans la jungle, et eux doivent me prendre pour un bohemien. Qu'a cela ne tienne, pendant qu'ils discutent de la tendance des marches, je m'enthousiasme pour certaines activites, comme la peche aux piranhas, la visite de familles locales, la chasse nocturne aux caimans, ou simplement la degustation des fruits frais locaux, comme les traditionnels ananas, mangue ou papaye, ou les plus inhabituels acai, goyave, guarana (un fruit est aussi excitant que 3 expressi) ou cajou (le fruit de la noix).
Seul bemol dans ce tableau parfait, la difficulte a observer la faune lors de nos randonnees, terriblement bien cachee dans la densite des feuilles et l'obscurite qui en resulte. Je n'arrive toujours pas a comprende comment le guide fait pour identifier un singe Capuccin a 200 metres alors que tout ce que je voie avec mes jumelles est une masse sombre qui fait bouger les feuilles d'un plamier... Je dois donc renoncer aux jaguars et anacondas et me contenter des tarentules grosses comme la main; tout de meme impressionant!


Vendredi 6 janvier, Amazon Eco Lodge, 33ºC, 85% d'humidite. Aujourd'hui, je passe le cap des 100 jours de voyage, un seuil psychologique apres lequel on est sur une autre planete, et je me rends compte que je rentre dans quelques semaines seulement. Mais l'heure n'est pas encore a ca, et je me rejouis de mon 4eme jour dans la foret amazonienne, le dernier avant mon retour a la civilsation.
La chaleur et l'humidite atteignent des sommets, et je passe les plus chaudes heures de la journee allonge a l'ombre dans un hamac suspendu au dessus de l'eau. Le regard dans le vide, je ne pense a rien et me demande si je serais encore capable de reflechir a mon retour. Puis mon esprit vagabonde et je ris, car je pense a ma situation, dans un hamac au milieu de l'Amazonie, et a mes amis et anciens collegues qui a la meme heure sont coinces devant un ordinateur a regler des problemes tellement importants, et je me dis que je suis un sacre veinard et que je vais leur envoyer ce paragraphe en gras.
Plus tard, a 17h, nous rentrons d'une marche dans la jungle ou j'ai pu gouter le fruit du cacaotier (beaucoup trop acide), et au lieu de retourner a ma chambre, la 13, je decide de partir en solo a bord d'un canoe pour aller voir le soleil se coucher sur les eaux calmes de l'Amazone, loin du vacarme relatif du lodge. Tout en pagayant en silence, je me dis que j'aurais du y penser plus tot, car le spectacle est saisissant. Les cris d'oiseaux servent d'unique fond sonore et les eaux absolument calmes refletent parfaitement le ciel et ses couleurs, et je realise que ce qui est le plus impressionant ici, c'est la puissance qui se degage de cette foret et des ces rivieres innombrables. Je m'allonge dans ma barque instable pour sortir mon appareil photo, puis passe une demi-heure a prendre des photos et a ecouter 'Out of time' de Blur.
Ca y est, je crois que c'est fait, cette fois je suis bel et bien hors du temps.

Monday, December 19, 2005

Vendredi 2 decembre, Ushuaia. 'J'ai 30 ans. On a beau dire, difficile de ne pas faire un bilan...' Si je m'en souviens bien, c'est ainsi que Xavier debute son monologue d'introduction dans 'Les Poupees Russes'. S'il ratisse large, ce film touche toutefois assez juste. Pourtant, je ne connais pas la haine du personnage de Xavier pour le manque de serenite. 30 ans; a l'age ou certains s'achetent des maisons et fondent des familles, je quitte mon boulot et de laisse mon appartement et mon reseau d'amis en Suisse pour aller voyager puis reprendre des etudes a Barcelone. Je dois l'admettre, il y a de l'adolescent attarde en moi. Toujours indecis quant a quoi faire de ma vie, toujours a cultiver un certain cynisme de surface plutot que de reussir a m'enthousiasmer spontanement sur la realite, surtout pour ce qui touche au domaine du travail...
Cela dit, je me rends compte de ma chance et de ma liberte, alors pourquoi ne pas en profiter? La vie c'est le bordel, et s'il y a une coherence dans tout ca, elle apparaitra apres coup. Mon bilan, c'est qu'il n'y a aucune difference entre hier et aujourd'hui, a part que je mens sur mon age en m'inscrivant au registre de l'hotel.


Je passe donc 5 jours a Ushuaia en compagnie de mes parents. Ma mere est venue nous rejoindre et poursuivera son voyage au Chili avec mon pere. A son arrivee, mon pere est si emu qu'il verse une petite larme, et ma mere porte des New Balance, un corduroy Wrangler, une polaire Patagonia, une echarpe Paul Smith et des lunettes Alain Mikli. Je suis tres heureux de me retrouver avec mes parents dans des circonstances aussi insolites, et si ce n'est pas mon anniversaire le plus festif, c'en est en tout cas un dont je me souviendrais et l'objectif est atteint.
Nous partons en bateau sur le canal de Beagle voir le 'lighthouse of the end of the world', et le soleil nous gratifie de sa presence imprevisible pour une agreable excursion. Partout, Ushuaia use et abuse de son titre de ville 'end of the world', mais tout ce que cela m'inspire a moi, c'est un vieux tube de REM, 'It's the end of the world... and I feel fine'.
Durant ce quelques jours, je retrouve egalment Dan le Californien, venu suivre sa derniere semaine de cours d'espagnol ici. Mais la meteo n'est malheureusement pas en notre faveur pour la suite, et ma mere subit le contrecoup du jetlag, alors nous cedons a la paresse et, depuis la magnifique baie vitree de notre chaleureux hotel, nous regardons la neige tomber sur la magnifique baie d'Ushuaia. Les decorations de Noel semblent finalement justifiees, le the est chaud, je passe le temps en lisant de vieux numeros du National Geographic, et 'Beautiful' de James Blunt est sur repeat sur tous les ecrans et toutes les sonos de la ville. Tout va bien.
Mais les 5 jours passent vite, et il est deja temps pour mes parents de poursuivre leur route, et au moment de nous dire au-revoir, nous mettons nos lunettes de soleil pour cacher nos emotions. En les regardant s'eloigner, je hausse les epaules et me dis que je vais avoir de la peine a retourner vivre dans des dortoirs apres ces quelques jours passes dans un reel confort.


Jeudi 8 decembre, dans l'avion qui me ramene de Ushuaia a Buenos Aires, je suis assis dans la rangee 13 et je regarde par le hublot, esperant voir un relief de montagne impressionant, mais le brouillard est opaque. A cote de moi se trouve un couple de marseillais, Ray Ban sur la tete, survetement Tacchini et mocassins Nebuloni, et j'ecoute discretement leur discussion animee. L'ambiance n'est pas au beau fixe, je dirais meme que c'est la guerre. Pour changer de sujet, l'homme s'adresse a moi, me vante les merveilles de la nature et fait l'apologie d'un ecologisme actif, mais sa femme, inspiree, lui suggere que s'il veut sauver le monde, il devrait prendre une personne apres l'autre et commencer par lui-meme. Sublime replique, assenee sur un ton qui laisse l'homme gisant au sol, baignant dans son sang, pendant que je souris et brasse mon jus de tomate.
Pour fuir leur mesentente, je me plonge dans mon Ipod. Parfois, il arrive qu'en ecoutant une chanson, ses mots me semblent parfaitement en accord avec la situation actuelle. Ca m'arrive frequemment en voyage, et je pense que je l'ai assez fait sentir. Dans le cas present, la dispute du couple me lance dans mes souvenirs, car j'ai l'impression d'avoir deja vecu cette scene, un evenement tres semblable, mais je ne parviens pas a le replacer. Je m'inquiete souvent sur ma memoire. Je suis actuellement incapable de me souvenir precisement du moindre evenement de ma vie qui remonte avant mes 15 ans, et meme ce qui vient apres me parait tres souvent flou; je trouve ca terrifiant. Alors que j'ecoute en boucle 'Take a picture' de Filter, j'ai la sensation qu'il me parle en direct. Dans sa chanson, Richard Patrick, assis dans un avion, la peau brulee par le soleil, se sent incroyablement vivant et s'interroge sur l'opinion qu'a son pere de lui. Mais c'est surtout le refrain qui frappe juste a cet instant precis, quand il nous demande de prendre un photo de lui parce qu'il sait qu'il ne se souviendra pas du moment present. En voyage, ma memoire me joue des tours, et apres 2 mois et plus de paysages, je commence deja a m'egarer dans mes souvenirs; en regardant une montagne, je ne sais plus si je suis en Argentine, au Perou, en Nouvelle Zelande, aux States ou en Suisse, et chaque endroit que je visite m'en rappelle un autre, mais je n'arrive jamais a dire lequel exactement. Parfois, je m'interroge sur le but de mon voyage puisqu'il n'en restera rien une fois qu'il sera fini, pas meme un souvenir exact. Voyager longtemps, c'est consommer l'instant present, jusqu'a la saturation et l'incapacite d'absorber les evenements dans leur totalite. Alors je prends une photo, pour me rappeler.


Vendredi 9 decembre, Buenos Aires. Je descends dans un hotel du quartier de Palermo, et prends contact avec les quelques personnes que je connais en ville. Je vais rester trois jours. Je retrouve Vinnie pour sa derniere soiree avant son retour en Irlande, puis revois Jerry et Sabine, les zurichois qui ne restent jamais en place. Ils m'invitent dans leur appartement pour un apero avec d'autres de leurs amis et m'ont prepare un gateau pour mon anniversaire, et je trouve un exemplaire de 'Youth and young manhood' par les Kings of Leon et le mets sur la stereo. Jerry porte des Levi's au logo presentant une etoile bleue, un t-shirt Agnes b. et des chaussures de designer achetees a Palermo, Sabine porte un top DKNY et des bleus Pepe Jeans. Jerry est totalement absorbe par la finalisation de son livre, et cette fois affiche ouvertement sa gay-itude. C'est la porte ouverte a une soiree prolongee: nous sortons diner a 1:30 dans un hangar reaffecte et arrivons en boite a 4:30 dans un autre hangar reaffecte, et bien qu'il fasse extremement sombre dans la salle principale, je mets mes lunettes de soleil, car apres tout ce vin rouge et ce diner a une heure indue, le plus tardif de ma vie peut etre, tout ce que je cherche c'est un canape ou m'effondrer et m'endormir discretement. J'ai l'impression que les Portenos ne dorment jamais, je n'arrive pas a suivre le rythme, mais Jerry et Sabine sautent dans tous les sens, alors par depit je commande un Manhattan High Balls en hurlant par-dessus le bar, et je suis un peu effraye en voyant les longues canines du serveur qui paraissent jaune fonce sous les rayons UVs.


Samedi 10 decembre. Les 2 zurichois voulant travailler sur le roman de Jerry, je me retrouve seul, avec mes cernes geantes, a aller au campo de polo de Palermo pour assister a la finale de l'Abierto de Polo Argentino. A en croire les locaux, ce sont les 2 meilleures equipes d'Argentine qui s'affrontent aujourd'hui, sous-entendu les 2 meilleures du monde, et l'evenement est donc sold-out depuis longtemps, 17'000 billets vendus en 3 heures. Je trouve pourtant un billet au marche noir et demande a mon voisin de m'expliquer les regles du sport, car je n'y connais absolument rien. Le mec vient de Nunez et s'enthousiasme, me dit tout ce qu'il sait, et il est formidablement sympathique, comme d'ailleurs tous les Argentins que j'ai rencontres. Il me prete ses jumelles, et j'admire la vitesse de course hallucinante des chevaux et l'habilete des joueurs qui parviennent a rester sur leur monture dans nimporte quelle position; le polo est a dire vrai un tres beau sport.

Le spectacle est egalement dans les tribunes, car meme s'il est plus populaire que chez nous, le polo reste un sport apprecie surtout par les gens aises. A cote d'une majorite de gens normaux, tout ce que BsAs compte comme aristocratie et jeunesse doree assiste egalement a la rencontre, et il y a meme quelques people internationaux comme Sarah Fergusson. En me balladant dans les couloirs des tribunes, je tombe sur Linda Lacoste (oui, Linda de Helene et les Garcons):
'Bonjour, Linda' lui dis-je.
'Bonjour' me repond-elle, les sourcils leves et avec l'accent anglais.
Linda porte un pantalon 3/4 fcuk beige et une veste en cuir rouge. Il s'ensuit une discussion courtoise ou elle m'explique sa passion pour les chevaux et moi je lui raconte mon voyage, jusqu'a ce qu'un spectateur nous demande de bouger de sa vue. Je retourne a ma place.
Le match est superbe et tres serre. A la fin du temps reglementaires, les 2 equipes sont a egalite 19 partout, et une neuvieme periode est jouee avec la regle du golden goal. La Dolfina finit par l'emporter par un but d'anthologie, et malgre l'air guindee du public, c'est la fete comme dans un match de foot; la tribune tremble sous la pression de la foule, la Joan Doe a ma gauche lance son Vuitton en l'air en criant, et les John Doe devant moi jettent leurs berets Ralph Lauren au sol et se mettent a le pietiner en hurlant sur l'arbitre. Mon voisin exulte, et son visage est rouge de satisfaction, c'est un bon moment de sport.


Dimanche 11 decembre. Je croise une derniere fois la trop large avenue 9 de Julio pour aller deposer mes affaires d'hiver au Broadway All Suites de BsAs ou mes parents les recupererons. Puis, je vais voir Sabine et Jerry dans leur appartement situe non loin, sur la rue 11 de Marzo. Mais Jerry est tellement concentre sur son livre que je ne pense pas qu'il remarque ma presence, alors Sabine et moi decidons de partir faire un tour en bateau sur les canaux de Tigre, jolie petit village de riche situe sur le delta du Rio Plata, a 1h de train. En route, Sabine, un brin arrogante, me defie pour une partie d'echec, mais elle ignore ma passion pour ce jeu et finit donc par regretter ses paroles. Le soleil est au zenith, et en derivant sur les canaux, nous hallucinons une fois de plus sur la beaute naturelle des gens, leur spontaneite souriante, la nettete de leur peau, leur odeur de Chanel. Nous elisons Buenos Aires ville de l'annee a l'unanimite: voici le nouveau Prague, le nouveau Berlin, l'endroit ou vivre (si on a des sous..., evidemment).
Peu apres, nous rentrons pour faire un dernier repas avec un Jerry a peine capable de communiquer mais soulage d'arriver au bout de sa tache. Sympa, 'Bye bye, take care, we'll see each other again!', mais nous savons les trois ce que ce genre de promesse valent, alors on verra.


Lundi 12 decembre, chutes d'Iguazu. Changement total de decor en arrivant sur le site des cascades les plus enormes du monde, au croisement de l'Argentine, du Bresil et du Paraguay; la terre est rouge, la jungle dense et etouffante, et les cigales font le bruit d'une bombe sur le point d'exploser. Les conditions de tournage egalement sont drastiquement differentes; 39º, un soleil de plomb qui prevaut et mes nouveaux accessoires sont des tongues Quiksilver, de l'anti-moustique et un short Quiksilver, et toujours mes lunettes de soleil. Le casting aussi a change, puisqu'il y a une forte proportion d'indiens, alors que le reste de l'Argentine me semble a 99% blanc.
J'arrive extenue et decide de prendre une chambre particuliere, car je ne supporte plus les dortoirs; il y a toujours un Isralien saoul pour rentrer a 5h et un Californien maladroit qui range ses sacs en plastique dans son backpack a 6h30. Quelques longues nuits de sommeil me paraissent indispensables, et en sortant de l'aeroport, le poids de l'air me frappe de front, et je sais que c'est le debut de la troisieme partie de mon voyage, celle consacree a la chaleur et a l'humidite.


Mardi 13 decembre. Je suis le script a la lettre pour visiter les cataratas, qui selon le LP sont plus etendues que celles de Victoria, plus volumineuses que celles du Niagara.
Le premier jour, je vais voir le cote argentin. Mais manque de chance,
les intemperies des jours precedents ont detruit le set. Quelques passerelles sont inaccessibles et le meilleur moyen d'observer les cascades est de prendre un zodiac a moteur, ce que je m'empresse de faire. Au moment ou nous arrivons exactement sous la chute, trois figurants qui interpretent des Venezueliens en vacances se levent et lancent des slogans en se faisant doucher:
'Viva la revolucion!'
'Hasta la victoria final, siempre!'
'Viva Chavez, por una nacion sudamericana unida y unica!'
Je me dis qu'ils ont pose une bombe, mais non, ils se prennent juste pour le Che Guevara en voyage. Ils ont la gueule a presenter les news sur CNN Latin America et portent des shorts Rip Curl, Billabong et Nike: des revolutionnaires d'aujourd'hui.
Comme indique dans le mode d'emploi, je consacre le deuxieme jour au cote bresilien. Les chutes sont plus lointaines, mais le panorama et la lumiere favorisent les prises de vue. Impossible pourtant de saisir l'immensite du site sans faire de plan-sequence. Je cherche quelques traces de mes predecesseurs Robert de Niro et Jeremy Irons, mais tout ce qu'il reste du plateau de 'The Mission', ce sont les decors naturels qui ont servis de fond. Et il fait si chaud, et les cascades degagent tant d'humidite, je crois marcher dans un hammam geant.


Mercredi 14 decembre, Puerto Iguazu toujours. En compagnie de Adrian et Cathy, que j'ai retrouves par hasard, je dine de mon dernier repas argentin, et la boucle est bouclee. Je choisis evidemment un filet de boeuf avec un vin de Mendoza, et je pense qu'en presque six semaines en Argentine, a raison de 600g de viande par jour en moyenne, j'ai du manger pas loin d'une vache entiere. Filets, faux-filets, entrecotes, cotes, oreille, langue, tripes, soupe de queue, j'ai tout ingurgite en me lechant les levres et en me frottant le ventre. Heureusement, j'evite le scorbut grace a quelques fruits, et quand je me demande ce que sera la nourriture au Bresil, Cathy me repond 'Beef'.
Plus tard, sur le chemin qui me ramene a l'hotel, entre deux palmiers et un trottoir defonce, alors que je m'interroge sur ce que me reserve le Bresil et que quelqu'un a eu la bonne idee de mettre 'Hate it or love it' de The Game feat. 50cts sur la sono du bar voisin, je trepigne d'impatience. Je n'ai que tres peu d'idee sur ce que sera le plus grand pays d'Amerique du Sud, mais apres-demain soir, suite a un enieme interminable trajet de bus, je serai a Florianopolis, et dans mon esprit, l'avenir est une plage.

Saturday, December 03, 2005


Lundi 7 novembre, Salta, Argentine. Pour la premiere fois depuis mon depart de Lima, je me sens seul. Je traine en ville sans trop savoir quoi faire, il fait gris et pas vraiment chaud, et si c'est bien une vraie ville cappuccino, je suis un peu decu par l'architecture qu'on m'avait tant vantee avant mon arrivee ici. L'hotel dans lequel je loge est rempli de filles de 20 ans qui conspuent Jessica Simpson mais revent en verite de lui ressembler, et je n'ai pas envie de rentrer en contact. Je me console en mangeant les meilleurs repas que j'ai eu depuis 6 semaines, et meme ce qui me semble etre ma meilleure pizza depuis Rome en 2001. Pourtant, je suis demotive. Je neglige les musees et decide de contacter mes parents pour me rapprocher de la Suisse, mais ca ne se passe pas comme je l'entendais, et ils reussissent a me mettre les nerfs en pelote en 12 minutes chrono.
Pour me changer les idees, je fouille les kiosks a journaux dans l'espoir de trouver le dernier Gentlemen Quarterly que Sacha m'a recommande mais ne le trouve pas. Je suis toutefois surpris de tomber sur une edition argentine des Inrockuptibles (LOS Inrockuptibles, por favor). JD Beauvallet serait-il hispanophone? Je m'achete cette objet incongru, retourne a l'hotel enfiler une chemise cintree H&M et sort dans un bar de la Calle Balcarce, la rue hype de la ville. Mais c'est lundi et tout est calme.
A cours d'inspiration, je passe le temps en buvant des Manhattan High Balls au Cafe del Tiempo et je reflechis a ce que je vais ecrire dans le PT. La soiree avance, et un trio batterie-guitare-flute plutot doue vient faire des covers des standards de Antonio Carlos Jobim pour mon plus grand plaisir. Apres 3 verres, je ne me sens plus tres frais, mais termine 'Angels & Demons', le premier Dan Brown qui se deroule entre le CERN et le Vatican, bien meilleur que le 'Da Vinci Code' a mon avis. C'est le moment que choisissent 2 Israeliennes pour me demander du feu pour leurs cigarettes. Je crois que leur fais une petite impression car malgre leur aimable tentative d'engager la conversation ('Where are you from..' et la suite), mon discours est tres confus et la discussion meurt rapidement. A vrai dire, j'ai plus envie d'ecouter la musique que de leur parler. Je le prends toutefois comme un signal et, a 1h15am, un peu parti un peu naze, je sors de la boite de Jazz, histoire d'attraper un taxi jusqu'a l'hotel. Une fois arrive, je trebuche en penetrant dans l'obscurite et reveille tout le dortoir et, malgre mes meilleurs efforts, je ne parviens pas a me rappeler lequel est mon lit.


Mercredi 9 novembre,
La Cumbre, 200km au nord Cordoba. Sur les conseils de Vinnie, je m'arrete dans ce lieu de villegiature pour la haute bourgeoisie de Cordoba et ne peut m'empecher de penser que certains de ces chateaux-maisons appartiennent aux descendants des exiles allemands pas nets de la fin de la deuxieme guerre. Je guette les boites aux lettres ornees de Goering-etwas ou Goebbels-nochmal.
En realite, Vinnie m'a recommande ce village pour faire un tour en parapente avec Andy Hediger, ex-champion du monde originaire de Montreux, qui a etabli ses quartiers ici. Mais Andy a eu la drole d'idee de partir en vacances en Suisse, et les conditions de vent sont mauvaises; pas de chance.
Je me console en logeant dans une tres comfortable residence familliale pour 10chf seulement. Francisco, le fils de la maison, 40 ans et look de Jesus Christ Superstar, me fait gouter mon premier mate argentin et me raconte son annee de voyage a travers les Ameriques pour 20'000 pesos. J'hallucine, cela fait moins de 8'000chf pour un an! Il m'avoue avoir passe pas mal de nuits sur la plage ou chez des veuves esseulees.
Pourtant, cette discussion me fait me rendre compte du confort que je m'accorde pendant mon voyage et me donne envie de tester un peu ma resistance durant le city-hopping touch and go qui m'attend jusqu'a Buenos Aires.


A Tilcara, 4 jours auparavant, j'avais deja loge pour 8chf, mais le petit-dejeuner etait parmi les meilleurs que j'ai eu en 6 semaines, et le dortoir etait aussi ordonne et propre qu'une chambre de boy-scouts. Je vais trouver moins cher.


Vendredi 11 novembre, a Cordoba, je trouve un backpackers a 6chf par nuit, et il est encore assez correct. Il a toutefois le desavantage de n'etre occupe que par des tres jeunes (22 ans et moins). Comme souvent, ce lieu parmi les moins chers est plebiscite par des israeliens ayant fini leur service militaire et la faction grunge de la jeunesse suedoise (qui peut etre vraiment tres grunge); ceux la n'ont peur de rien. Je souris en apprenant que 2 des israeliens avec qui je partage ma chambre sont des anciens stagiaires d'une boite de software nommee AMDOCS. Mais a nouveau, je suis trop fatigue pour essayer de creer le contact avec des gens qui me semblent si immatures. J'ai le prejuge que je n'aurais que des discussions cliches, ce qui est certainement faux, mais je prefere le mutisme a des dialogues ennuyeux.
Je pars me balader en ville, et apres 1h30 de flanerie et de creme glacee, ils me semble evident que, aujourd'hui, avec ce chaud soleil et cache derriere de nouvelles lunettes de soleil, les Argentines sont les plus belles filles du monde. Je me calme avant d'attraper un torticolis et retourne a l'hotel ou un barbecue est organise par les gerants.
La, je tombe sur une guitare qui traine et que je n'avais pas vue auparavant; et apres 6 semaines d'inactivite, mes doigts s'en donnent a coeur joie! Quelques voyageurs s'arretent de manger pour m'ecouter et me complimentent sur ma voix et mon jeu. 'Thanks guys, but you know, I'm just learning' je reponds en totale fausse modestie.
La soiree se pousuit, et une toute jeune Allemande qui pourrait etre ma fille (oui, j'exagere un peu la) me dit que je ressemble a Anthony Perkins, l'acteur de Psycho. Je suis totalement pris au depourvu par une telle reference dans la bouche d'une personne si jeune, et ne sais quoi repondre. Qu'est-ce que ca veut dire? Je me demande si j'ai la tete a poignarder des gens sous la douche, puis lui dis que Anthony Perkins etait gay et me mets a jouer 'If I could talk I'd tell you' des Lemonheads.


Samedi 12 novembre, a Rosario. Toujours dans ma quete de me faire violence et de chercher le logement le moins cher possible, je frappe un grand coup et trouve un hotel situe pres du terminal de bus qui demande 2chf par nuit. Il n'est pas reference dans le guide, et il n'y a pas de touristes ici, seulement des locaux de passages: une fille de 21 ans avec son gosse de 4 ans, un biker tatoue tout habille en cuir, et une ribambelle de gens plus ou moins louches. Personne n'a l'air fit, et heureusement, avec ma pseudo barbe de 2 semaines et mon visage brillant de transpiration, moi non plus. Je dois resister a l'envie de m'enfuir en decouvrant l'odeur d'urine qui regne dans le dortoir, et decide contre mon instinct de passer la nuit ici. Mais cela ne rime a rien, car je me sens tellement mal a l'aise que je quitte l'hotel a toute vitesse.
Je pars me balader le long de la promenade au bord du Rio Plata et il fait tres agrea
blement chaud. Je suis encore une fois impressione par la beaute des filles, mais peut etre que le contraste avec la Bolivie y est pour quelque chose apres tout. Je m'assieds sur une terrasse et me lance dans un exercice de people-watching memorable car mes nouvelles lunettes BsAsGafas ne laissent rien voir de la direction de mes yeux. Le melange des sangs ibero-italo-germano-indien et le reste fait des merveilles et tant les mecs que les filles ont tous quelque chose. Je finis par etre un peu irrite et me dis que je vais me mettre au fitness une bonne fois pour toute. Par ailleurs, j'ai la sensation que je suis le seul touriste sur cette promenade et me demande si pour une fois j'ai reussi a sortir de ce gringo trail que je suis depuis le debut de mon voyage...
Pendant ce temps, derriere moi, un groupe d'une vingtaine d'Argentins regarde la tele qui diffuse le match amical Argentine-Angleterre. J'apprends que le match se deroule au stade de la Praille a Geneve, et je me sens un peu bizarre a regarder une retransmission de ma ville natale a l'autre bout du monde. A voir la passion qui anime les locaux quand leur pays marque un but a leur ennemi jure (l'Argentine mene a 2 reprises mais finit par perdre), je me demande ce que c'est quand il s'agit d'un match officiel.
Sentant la faim, je commande un lomito (un sandwich empilant un filet de boeuf, du fromage fondu, une tranche de jambon et une feuille de salade), et la stereo se met a jouer l'excellent 'Got to be true to yourself' de Ziggy Marley. Alors, en songeant au trou qui me sert d'hotel, je me dis que chercher a aller contre nature est une ineptie et je decide de retourner a mon mode de voyage 'backpacker qui a les moyens'.


Plus tard, la tele m'annonce que la Suisse a battu la Turquie dans son avant dernier match de qualification pour le Mondial de Foot. Je suis de bonne humeur. Avec l'age, je deviens nationaliste.


Dimanche 13 novembre, 16h. Apres 2500km de bus en 6 jours, j'arrive enfin a El Puerto de Nuestra Senora Santa Maria de Buen Aire, a.k.a Buenos Aires. Extenue, je me rejouis de passer 7 nuits de suite dans un meme endroit. Je vais loger dans une famille d'accueil et suivre des cours d'espagnols pendant 5 jours. C'est la fille, etudiante en biologie marine, qui m'ouvre la porte, et l'interieur de la maison est meuble avec gout et sent le Mr. Proper. Deux autres etudiants logent ici: David de Floride et Dan de Californie. Carolina me montre ma chambre, et quand je pose mon sac, je me dis que c'est la fin de la premiere partie de mon voyage et m'effondre sur le lit en poussant un soupir de soulagement.


Mercredi 16 novembre, 8h30, dans le metro de Buenos Aires. Grace a la bonne idee qu'a eue mon ecole de me loger dans le quartier de Belgrano, juste a cote du stade de River Plate, a 1 heure en transports publics des locaux de cours, je connais la vie des pendulaires Porteños. Il doit faire au moins 55 degres sous terre, et le wagon est bonde. Je suis accompagne par Daniel, un Californien de 28 ans qui suit egalement des cours a l'ecole. Daniel a bosse 6 ans chez Salomon Smith Barney a New York et Hong-Kong et s'apprete a debuter un executive MBA a Wharton. Il passe du bon temps en attendant, et grace a son quart de sang chinois, il possede un regard enigmatique et les annees n'ont pas d'emprise sur son visage. Daniel porte des Vans, une chemise Kenneth Cole et des jeans Abercrombie & Fitch.
Nous sommes etonnes de voir tant de businessmen aux costumes elegants dans le metro: Corneliani, Gianfranco Ferre, JOOP! ou encore Comme des Garcons pour le plus dandy. Tous sont armes de portes documents de leur employeur: HSBC et Citibank en majorite. Et Daniel gagne le jeu des marques en devinant que la chemise du modele a l'attache-case Armani qui nous fait face est une Burberry, ce grace au petit imprime emblematique de la marque situe a l'interieur du col. Puis il me prend encore des points dans notre jeu a la vanite car il sort un Ipod nano et se plaint d'avoir oublie son Blackberry a Orange County. Il est beaucoup trop fort pour moi.
Pourtant, malgre la chaleur et le bruit, j'adore le metro et je me sens bien dans cet ambiance urbaine. Alors je prends mon propre Ipod et lance 'Back on the block' par les Fun Lovin' Criminals.


Jeudi 17 novembre, Buenos Aires encore. Je me promene sur Florida, l'avenue commercante du centre ville, et ecoute 'Music & Politics' par les Disposable Heroes of Hyphoprisy. A chaque boutique, je constate les prix ridicules pratiques par les commerces et restaurants. L'effondrement du peso fin 2001 mets les touristes dans la position enviable d'un etranger visitant une capitale au standard occidental ou son pouvoir d'achat habituel serait multiplie par 3. Le principal respo
nsable de cet effondrement est le gouvernement de Carlos Menem et sa politique de privatisation des principaux actifs argentins alors endettes (poste, banque, petrole, compagnies aerienne et ferroviaire...), puis la vente a bas prix de ces actifs aux capitaux etrangers, sans oublier de copieusement se servir au passage sur la transaction. Ces entreprises sur-endettees ont par la suite fait faillite tour a tour, entrainant la chute de tout le systeme economique. Je me perds dans ces explications d'economie politique, mais ceci est tres bien illustre dans le film 'Memoria del saqueo'; un bon exemple pour nous rappeler que la democratie repose d'abord sur l'integrite des personnes au pouvoir.
Aujourd'hui, il suffit de s'eloigner de quelques kms du centre ville et des quartiers de villas 'Wallpaper' du nord pour se trouver dans des parties pauvres de la ville que les memes 'Wallpaper' pourrait eriger en modele d'architecture moderne au second degre.
Ceci dit, le Buenos Aires que je frequente affiche une serenite retrouvee et je me sens comme dans une grande ville europeenne avec un petit qqch en plus. Je m'imagine volontiers vivre ici. Alors je profite au maximum des avantages qu'offre la metropole a bon marche; je dine dans les meilleurs restaurants, choisis le meilleur vin, et enchaine les steaks qui comptent au moins autant qu'une barquette de P'tit Muscle, je suis tranquillement mes cours d'espagnols au milieu de bresiliens en groupe et prends meme quelques cours de tango, je vais voir un match de football River Plate - San Lorenzo a cote de chez moi (5-1), et je fais du shopping dans les designer-shops du quartier chic de Palermo Viejo. En seulement 7 jours, j'arrive a me creer un petit univers.


Samnedi 19 novembre, 2h30am, dans une discotheque du quartier de La Recoleta. Cesare, un juriste milanais portant une chemise Dries Van Noten, m'a invite a le rejoindre lui et quelques autres eleves de l'ecole pour sortir ce soir, et je me retrouve dans la situation enviee de faire la fete avec 8 bresiliennes et 2 bresiliens en furie. Enviee mais pas si enviable, car non seulement je ne comprends rien a ce qu'ils racontent, mais en plus je trouve leur exuberance un peu intimidante; ok je suis content qu'on soit vendredi, mais je ne vais pas m'exploser la voix sur Ricky Martin d'entree de jeu pour autant. En fait, je trouve ca un peu exagere, et la seule personne que je connais dans le groupe est Gabriela, une effrontee de 19 ans, pas sans charme, qui etait dans ma classe et dont le foutu caractere me rappelle Virginie Bovard.

Pendant que tout le monde danse, je regarde l'ecran geant suspendu au mur qui diffuse des videos de sports. La boite est gigantesque et s'etale sur trois etages, mais je n'arrive pas a determiner si la decoration est d'inspiration oriental-Alladin ou plutot homme de Cro-Magnon. Il doit y avoir au moins 3'000 personnes ici et il regne une chaleur etouffante. Le son est tellement fort qu'il est absolument impossible de parler, meme en hurlant, et je me sens fatigue.
L'ambiance atteint son paroxysme lorsque le DJ joue 'Drop the pressure' de Mylo, et, pendant que j'allume sa Marlboro, Gabriela me dit '¿Porque no bailas?'. Je hausse les epaules et me demande si le motherf***er en question dans la chanson ce n'est pas moi... Je souris et elle souris aussi et le DJ enchaine avec 'Daft Punk is playing at my house' par LCD Soundsystem et soudain je me retrouve les bras en l'air au milieu du dance-floor.


Samedi 19 novembre, 12h plus tard. J'ai mal a la tete, et quand je traverse l'immense avenue 9 de Julio pour me rendre au Grand Hotel de La Paix, j'avance au rythme de 'Since we last spoke' de RJD2. En entrant dans l'hotel, je fais une breve pause dans le lobby puis me dirige vers la reception et demande la chambre de Mr. Genton. '501' me repond le receptionniste, et, en sortant de l'ascenseur, mon pere m'attend, appuye contre un mur du couloir.
Sous son bronzage permanent, je devine une certaine paleur due a la fatigue et au decalage horaire, mais je suis tres content de voir sa gueule de vieux voleur de peches. Mon pere porte une chemise Faconnable, un jeans Volcom et des boots Meindl, et nous tombons dans les bras l'un de l'autre. Notre objectif commun : rallier Ushuaia en 13 jours, y retrouver ma mere et celebrer mes 30 ans au bout du monde. Il me montre des photos prises en Suisse les 2 dernieres semaines, la nouvelle piscine et le demenagement des meubles du late Fritz Halm, ma mere, Alice, Edi et sa famille, et c'est la premiere fois en 7 semaines que je parle francais pendant plus de 20 minutes, j'ai l'impression que ma langue se delie. La deuxieme partie de mon voyage commence.


Vendredi 25 novembre, El Chalten, Patagonie. C'est la premiere fois que je voyage accompagne uniquement de mon pere, et mon but inavoue, c'est de reussir a vaincre les tensions qui nous separent et recreer un lien que je sens s'erroder depuis quelques annees. Je pense qu'il s'agit surtout d'un travail sur ma personne. Pour se rapprocher, j'espere qu'il suffira de vivre des experiences ensembles, hors du cadre famillial.
En route pour le bout du continent, nous effectuons des arrets a Puerto Madryn, Los Antiguos, El Chalten, El Calafate, Puerto Natales, Torres del Paine et enfin Punta Arenas.

Nous sommes dans une partie du monde ou l'homme n'a pas encore totalement dompte la nature, alors nous observons des animaux : des baleines, des elephants de mers, des condors ou des pingouins; et aussi des creatures que je ne connaissais pas: des nandus (espece de mini autruche) ou des guanacos (comme un llama).
Nous apprecions des paysages desoles, nous traversons des plaines qui s'etendent a l'infinie, des montagnes aux formes defiant la gravite, des glaciers monumentaux, nous survolons de villes, des autoroutes en friche.
Nous ne sommes pas tres chanceux avec la meteo, le vent souffle sans arret, et par ce froid glacial, nos haleines alimentent les nuages et nos polaires Patagonia semblent etrangement a leur place.
Pour combattre l'ennui qui menace au cours des 3'000kms que nous parcourons en bus, nous discutons de tout et de rien, nous jouons aux echecs, nous lisons, nous buvons les meilleurs vins de Mendoza et cherchons le festin a chaque repas, sortons des restaurants en nous frottant le ventre et en riant grassement, et nous entrecoupons les jours de trajet de journees de randonnees.
Nous trouvons miraculeusement un terrain d'entente pour toutes nos activites et je suis heureux de remarquer au combien mon pere est en forme et semble amoureux de ma mere. Je suis egalement flatte que malgre sa crainte maladive de l'insecurite, il me fasse suffisamment confiance pour me suivre dans mes entreprises, car je parviens meme a le convaincre a faire du camping dans le parc national de Torres del Paine, par une temperature sous les 5ºC. En bref, ca se passe bien, malgre nos differences de cultures et nos habitudes divergentes. Je pense a Zorba le Grec et quelque part au loin, une sono joue 'Here comes your man' des Pixies, totalement sature.


Dimanche 27 novembre, El Calafate, Patagonie. Nous partons en excursion pour voir le glacier Perito Moreno, le glacier le plus actif du monde. Le tourisme en Patagonie est encore plus developpe et beaucoup plus cher que dans le reste du pays. Dans le bus qui nous emmene, nous avons un echantillon typique des gens que nous croisons en cours de route; pas un seul local sauf le guide, que des voyageurs. Je me dis que pour une fois les dieux du marketing auront epargne cette tribu touristique, mais il n'en est rien et c'est meme pire qu'ailleurs; tout le monde est surequipe pour le froid ou les randonnees et porte le meme uniforme compose de boots, de pantalons impermeables, d'une polaire, d'une veste coupe-vent et d'un rucksack, et c'est donc une avalanche de Lowe Alpine, de Raichle, de North Face, de Salewa, de Quechua, de Salomon, de Eagle Creek, de Oakley, de Millet, de Bolle, de Jack Wolfskin, de Hi Tech, de Columbia Sportswear, de CAT, de Reef ou de Asolo. De plus, chacun porte a la main un guide de voyage representatif de sa caste: Footprint pour les Anglais, Let's Go pour les jeunes Americains, Rough Guide pour les true backpackers sans budget, Iwanowski's Reise-handbuch pour les Allemands, quelques Francais qui persistent a utiliser les Guides du Routard a l'humour souvent navrant, et je me mets a detester mon Lonely Planet, le plus repandu de tous, qui victime de son propre succes fait que les endroits les plus originaux sont aussi les plus frequentes et perdent leur charme. Nous n'avons plus d'identite propre, nous sommes tous des photocopies les uns des autres, et bien que la concentration de touristes soit plus elevee qu'ailleurs, personne ne s'adresse la parole. Jamais auparavant je ne m'etais senti aussi gringo qu'ici.
Mais la visite du glacier Perito Moreno s'avere un moment unique. Le glacier est en realite la
fusion de 3 glaciers superieurs et se jette directement dans un lac qu'il alimente lui-meme en avancant a un rythme de presque 2 metres par jour. Sur place, un soleil eclatant fait sortir le bleu de la glace en ses endroits les plus compacts. Le bleu etant le rayon lumineux disposant de la plus courte longueur d'onde, il est la seule couleur qui reussit a traverser les parties ou la glace ne contient presque aucune bulle d'air, ce qui resulte en cette couleur presque ireelle. Dans l'apres-midi, nous partons en bateau voir la face nord du glacier, et la glace se met a fondre, et nous avons la chance de voir un bloc de la taille d'une grande maison se detacher du sommet et s'effondrer dans l'eau 25m plus bas. Je suis stupefait et jubile pendant que les vagues ainsi crees agitent le catamaran.


Jeudi 1 decembre, Punta Arenas, Chili, dans un restaurant du centre ville ou nous payons trop cher pour ce que nous mangeons. Le desavantage du voyage en compagnie, c'est que le contact avec d'autres voyageurs est plus difficile et beaucoup plus ephemere.
Pendant ces quelques jours, mon pere et moi n'avons eu que de brefs contacts avec d'autres gens. A l'occasion, la capacite de mon pere a occuper l'espace sonore et sa plus forte presence physique aidant, je me suis retrouve dans la meme position que celle ou j'etais parfois quand j'etais adolescent : mon pere discute avec les gens de mon age et moi je me retrouve exclu de la conversation, peut etre trop intimide pour lui montrer que je sais aussi tres bien socialiser. C'etait vrai hier, avec cette Americaine au sourire eclatant assise a cote de nous dans le bus, alors que la stereo jouait 'Senorita' de Justin Timberlake. Au lieu de bredouiller sous l'oreille de mon pere, j'ai prefere laisser tomber la conversation qu'elle voulait pourtant engager, me taire et le laisser parler. Ces situations me laissent desempare, alors meme qu'il n'y a aucun enjeu. Etrange. La radio du restaurant joue 'Mr Jones' par les Counting Crows et moi je souris dans mon coin. Pourquoi suis-je si different en presence de mes parents? C'est comme si je manquais de confiance. Les relations parents-enfants sont definitivement compliquees et je pense que je n'ai pas fini d'y reflechir ni d'y travailler...
La soiree continue. C'est l'avant dernier soir que je passe en tete a tete avec mon pere, et une fois de plus ses reactions demesurees quant il s'agit d'argent m'agacent et je deviens sourd-muet plutot que d'agresser la serveuse de front avec lui. Je suis neanmoins content que nous ayons passes ces presque deux semaines ensemble. Si nous n'avons pas eu les grandes discussions ou remises en question que j'envisageais avant le voyage, je sens pourtant que je comprends mieux ses reactions et que ces quelques jours auront un effet a long terme, pas forcement perceptible mais reel.


Plus tard, je regarde ma montre. Dans 1h, il sera minuit. Nous sommes installes dans les canapes du Bed & Breakfast ou nous logeons, et mon pere fait la conversation avec nos hotes pendant que je gratouille 'Born in the 70's' de Ed Harcourt sur la Yamaha de la maison.
Demain notre bus part a 9h, nous quitterons la Patagonie chilienne, traverserons le detroit de Magellan, entrerons en Terre de Feu puis arriverons a Ushuaia, la ville la plus australe du monde. Un trajet de 10h.
Demain, c'est le 2 decembre.
Demain, j'aurais 30 ans.

Monday, November 14, 2005



Jeudi 20 octobre, La Paz. A l'hotel Rosario, je fais la connaissance de Blaine, 28 ans, profession tour leader pour groupe de jeunes aventuriers. Blaine vient de Richmond, Virginia. Super sympa, presque trop. Je me dis que les guides sont vraiment une race a part. Debordant de confiance, ils refusent de vieillir jusqu'à s'enfermer dans une caricature d'eux-meme; ils connaissent tous les patrons de Hilton du continent, donnent des lecons de vie a qui veut l'entendre, se montrent plein d'empathie pour les locaux pour ensuite deplorer leur manque d'initiative et leur inefficacite. Ils sont blonds et bronzes, respirent la sante et ne dorment pas plus de 4h par nuit. Je pense que ce sont tous des agents de la CIA.
En fin de matinee, je visite la ville, passe par l'Avenida 16 de Julio, l'Avenida 20 di Octubre et la Calle 6 de Agosto. Je me rends au marche des sorcieres et des shamans, y apprecie les foetus de llama seches senses apporter fortune a qui ouvre un commerce, me nourrit de salteñas et de Toblerone, puis vais au musee de la coca. La, j'apprends comment, en ajoutant un produit alcalin comme une cendre de banane aux feuilles de coca que l'on mache, on decuple la quantite d'alcaloide liberee par les feuilles, et donc leur effet general. Je m'achete de la cendre de banane, pour voir. Par contre, je ne parviens pas a memoriser la formule qui consiste a melanger des feuilles de coca a divers acides pour obtenir du sulfate de cocaine qui fait saigner du nez les teenagers occidentaux. J'apprends egalement que l'orgasme chimique obtenu grace a la cocaine a ete popularise par le Dr. Freud dans un des ses premiers articles. Ce cher Sigmund avait decidemment plein de ressources. La coca n'est pas une drogue, la cocaine en est une.


Vendredi 21 octobre, dans les montagnes au-dessus de La Paz, 5403m d'altitude. Je participe a une excursion d'un jour qui nous mene a Chacaltaya, 'The highest ski lift in the World', a une altitude de plus de 5000m en seulement 1h de marche. Dans le bus, je suis a cote d'un couple de docteurs de Melbourne. Ils sont beaux et charismatiques, vetus de Patagonia et de North Face. On dirait un peu les Fabio et Laurence de la grande epoque. Lui, c'est Dr. Ross qui dodeline de la tete, et elle, elle est d'une beaute naturelle a couper le souffle, black, ultra-fine, et je louche sur ses fesses serrees dans un denim Diesel. J'essaie d'engager la conversation, poliment, et j'apprends qu'ils s'appellent Paul et Skye. Excellent, je tiens un jeu de mot vole a Jimi Hendrix; je m'approche d'elle et me tourne vers Paul:
-'Excuse me, while I kiss the Skye!'
Ils me devisagent, surpris. 'What?'
-'Uh, it must be that Purple Haze, that's in my eye...' je reprends.
Regards vides, la honte. 'Sorry, what do you mean?'
-'Forget it... I'm a loser baby... so why don't you kill me?'
Ils ne comprennent visiblement pas, mais sourient aimablement. Ces mecs n'ecoutent pas de rock, j'abandonne. Je m'enfonce dans mon siege et j'ecoute 'The more you ignore me, the closer I get' de Morrissey.
Arrive au pied de la montagne, il nous reste un petit km a gravir. Ma forme me surprend. Alors que je me croyais particulierement sensible a l'altitude au vu de mes experiences precedentes, je grimpe jusqu'au sommet sans la moindre difficulte, et je prends des photos. C'est un peu facile, mais je jubile et embrasse le ciel, cette fois au sens propre. Reinhold Messner et Mathias Zurbriggen peuvent trembler; 5403m, nouveau record personnel!
Pourtant, il fait tellement froid que meme mon echarpe River Island ne me previent pas de frissons intcontroles. Je me demande s'il ne serait pas convenable de mesurer la temperature en degres Kelvin et je redescends rapidement.


Le meme soir, je sors avec Matt et Susane pour une soiree d'adieu au Mongo's, une boite downtown La Paz, sur la Calle 7 de Mayo. Eux poursuivent leur route vers l'est et le Bresil, moi je vais au sud. Il fait sombre et froid dans la boite, et je regarde l'ecran geant qui diffuse 'Tripping', le dernier Robbie Williams. La chanson me semble etre sa meilleure depuis 'Rock DJ', il y a meme un passage dub-ska, et le clip est immense, a la Lewis Carroll. J'aime Robbie Williams. Si Robbie Williams et Paris Hilton dirigeaient le Royaume-Uni et les States, ce ne serait surement pas pire que maintenant et tout le monde aurait un look d'enfer!
Et Robbie me fait immanquablement penser a Sacha. Ou c'est Sacha qui me fait penser a Robbie, je ne sais plus. En tout cas, je les associe, sauf que Sacha a une meilleure coupe de cheveux! Les Anglais me gonflent a me parler de Victoria et David Beckham comme le couple glamour du moment. Si vous voulez du glamour, je vous presente mes amis Sacha et Claudia-Maude, ca c'est du glamour classe mondiale, pas du fake. Ca me donne envie de les voir...
MTV enchaine avec 'Sitting Waiting' de Jack Johnson. Et cette fois je me mets a penser a Markus et Sophie, et a notre soiree a Phillip Island ou nous etions alle voir le serveur : 'What's the name of that guy singing Too Good To Be True?'. Eux aussi, j'ai envie de les voir...
Et Clementine...
La soiree se poursuit, je bois 2 bieres Paceña, mais pas envie de danser. Etonne, Matt vient me voir et me demande ce qui se passe. 'Homesick' je lui reponds avec un petit sourire triste. Il soupire et me prend dans ses bras. 'Come on, man!'


Samedi 22 octobre, sur la route de Coroico. Je participe encore a une excursion. Cette fois, il s'agit de VTT. Une descente de 4600m a 1300m d'altitude en passant par 'The most dangerous road in the world'. Les superlatifs sont d'excellents arguments commerciaux et les statistiques de cette ballade sont eloquentes : 26 vehicules basculent dans le vide par annee en moyenne.
La descente commence en haute montagne et se finit dans une jungle touffue ; difference de temperature 2 degres en haut, 35 en bas.
Je fais la connaissance de 3 Zurichois qui pourraient sortir du Kaufleuten.
Ceintures jaunes, jaquettes Fred Perry et Tiger 0asics. Jerry m'affirme etre hetero mais je suis dubitatif. Il est accompagne de Sabine et Katia, 2 filles athletiques qui formeraient une belle equipe de natation synchronisee. Jerry et Sabine ont fait HSG, HEC St-Gall. Sabine a meme fait un semestre l'UNIL en meme temps que moi, mais je ne la reconnais pas. Ils avaient de bons postes au Marketing de Master Foods, mais ont tout laisse tomber pour voyager un an. Ils me ressemblent un peu, ce sont les personnes les plus interessantes que j'ai rencontrees depuis le debut du voyage.
Pendant la soiree a Coroico, nous vidons 2 bouteilles de Casillero del Diablo et debattons du meilleur film de tous les temps, de Charlie Chaplin, des meilleurs sites web de gestion de carriere, de bars zurichois et lausannois, du meilleur biscuit du monde, Oreo, donc de Nabisco, donc de Kraft, donc de Philip Morris.
Plus tard, je partage une chambre avec Jerry; il me raconte son parcours; il a bosse pour McKinsey, ecrit 2 romans, et a vecu a Barcelone, Prague et New York. Il m'impressionne, mais a une grande gueule.
Le lendemain, il fait chaud quand je me reveille et je prends le petit dejeuner en short, sur la terrasse, avec vue panoramique sur la vallee. Le bonheur. Sabine arrive la premiere et me demande pourquoi je voyage et je lui fait ecouter 'I love the unknown' de Clem Snide. Elle rigole et me dit que c'est ridicule. Un peu vexe, je lui explique que ce n'est pas ridicule. Puis, elle me montre ses photos de leur ascension du Huyana Potosi, un 6000m; elles sont magnifiques. J'ai soudain envie de retourner en altitude.


Mardi 25 octobre, Sucre, 2900m d'altitude. Comme les principaux axes routiers de Bolivie sont bloques par des manifestants contre la hausse des prix du gaz, je prends un avion vers Sucre, la capitale officielle de la Bolivie, une jolie ville chaude et blanche, peuplee d'etudiants.
Je trouve un hotel a 4$ la nuit, pt-dejeuner inclus; ce pays fait concurrence a la Thailande en matiere de prix. Je profite de la matinee pour en apprendre un peu plus sur l'histoire du pays, du continent et ses heros. Simon Bolivar, El Libertador, aide d'une poignee d'intellectuels et sans aucune formation militaire, a reussi a mettre en deroute les colons espagnols sur l'ensemble du continent. Pourtant, la suite est moins glorieuse. Depuis 1825, la Bolivie a connu plus de gouvernements que d'annees d'independance. C'est dommage, il y a ici de nombreuses ressources naturelles et le pays beneficie d'une forte aide financiere internationale; il suffirait d'un gouvernement quelque peu efficace pour que le pays decolle. Je pense au personnage du Colonel Kurtz dans Apocalypse Now (ou Heart of Darkness de Joseph Conrad pour les lettreux); des seigneurs de guerre aux grands ideaux liberateurs qui une fois au pouvoir deviennent des betes aveugles et corrompues. Un parallele totalement personnel bien sur.


Le soir, je vais au Joy Ride Cafe qui propose une projection DVD de 'Hotel Rwanda' sur grand ecran. A l'entree du lounge converti en cinema, c'est le choc: ce lieu est bonde de backpackers vautres les uns sur les autres, et c'est une avalanche de Adidas, Levi's, Volcom, Tommy Hilfiger, DC Shoes, Puma, Miss Sixty, GAP, Zara, Converse, Rusty, New Balance, Quiksilver, Lee, O'Neill et de faux D&G.
Mais le film plombe l'ambiance, et le silence regne apres la projection. En discutant avec Adrian et Cathy, un couple de Sud-Africains rencontre a l'hotel, j'apprends que pres d'1million de personnes sont mortes en quelques semaines seulement durant le genocide Rwandais, ce qui, si on decompte le nombre de meurtres a la minute, en fait le deuxieme evenement le plus sanglant de l'histoire moderne apres Hiroshima et Nagasaki. Je ne savais pas, je devais faire du tennis ce jour la. Je repense au Colonel Kurtz, a Marlon Brando.
Heureusement, la conversation devie sur la guitare, car Adrian a une Telecaster et vient de s'acheter un charango. Et la musique monte et on recommence a sourire dans le bar. Le DJ passe 'Don't Panic' de Coldplay et je vais le feliciter pour ce bon choix. Une Anglaise d'a peine 20 ans me demande si je suis ce mec qui joue dans l'Auberge Espagnole et je la gratifie du signe 'Hang loose'. Puis elle me demande franco si j'ai une copine et je suis desarconne et essaie d'inclure Adrian dans la conversation mais il s'eloigne en riant et me laisse me debrouiller.
La soiree se poursuit et le DJ est excellent et aligne les tubes rock; Cure, Jack Johnson, Queens of the Stone Age et meme 'Weight of the World' par le Black Rebel Motorcycle Club, ce qui m'epate car ce titre n'est pas un single mais je l'adore. L'energie sexuelle degagee par cette chanson est absolument enorme et 2 filles se mettent a danser sur une table, c'est bon! Je commande un autre Manhattan High Balls.


Jeudi 27 octobre, Potosi, 4090m. Pour me rendre a Potosi, je partage un taxi avec 2 journalistes Bresiliens de Porto Alegre qui font un reportage sur les derniers jours du Che en Bolivie. Leur accent me prend au depourvu et nous communiquons dans une etrange langue qui melange francais, portuguais, espagnol et italien; est-ce du latin? Sympas, ils me dressent une liste de 25 endroits a visiter au Bresil. Luis Tadeu, le plus jeune, est le photographe et je suis jaloux de la qualite des cliches qu'il prend compare aux miens. Je photographie pourtant les memes sujets... Nelson Gabriel, le plus age, s'occupe de la redaction. Il me dit que Potosi a connu son heure de gloire a l'epoque coloniale, quand elle etait la plus grande mine d'argent au monde. On dit qu'alors la ville etait aussi riche et grande que New York, Londres, ou Paris. Mais le minerai d'argent s'est tari, et il ne reste plus que des exploitations de cuivre, de zinc et d'etain. La ville a de beaux restes coloniaux mais est clairement sur le declin. Qui plus est, elle est situee a l'endroit le plus improbable du monde, au milieu d'un desert a 4000m d'altitude, coupe de tout. Cette atmosphere de bout du monde en decheance m'attire et je decide de rester 3 jours.


Je passe beaucoup de temps avec Adrian et Cathy, les Sud-Africains. Ils sont epatants et me donnent envie de voir leur pays. Il est ingenieur en mecanique et elle est urbaniste, et me fait part son admiration pour Herzog et De Meuron; mon nationalisme est flatte. Il porte des chaussures Gola, un jeans Rip Curl et ce qui me semble bien etre une chemise YSL; elle porte un t-shirt vintage Gotcha par-dessus un t-shirt manche longue dont je ne devine pas la marque, des lunettes Gucci et ses baskets sont des Le Coq Sportif.
Adrian parle sans arret de politique africaine, et il est tres remonte contre le FMI et la Banque mondiale qui dans leur souci de voir la dette remboursee au plus vite mettent en place des programmes economiques qui ignorent les realites sociales et poussent des millions de gens dans la misere. Ce mec parle bien, je me rends compte que je ne connais rien aux problemes de l'Afrique, et la radio du backpackers diffuse 'A man needs to be told' par les Charlatans. En plus, Adrian fait de la guitare et du surf. Se pourrait-il que je sois tombe sur Mr. Cool en personne, le Zinedine Zidane du backpacking?
Nous partons visiter les actuelles mines, les 3 accompagnes
de Luis Tadeu. Luis Tadeu me rend fou car chaque photo qu'il prend pourrait faire la couverture du National Geographic, je ne comprends pas comment il fait. Les mines sont dans un etat pitoyable et les conditions de travail sont simplement inhumaines, et dans ma tete je chante 'Fools gold' des Stone Roses. Esperance de vie dans les mines : 10 ans.
Arrive a 30m sous terre, l'ambiance est a la fete, car c'est vendredi, mais tout est malsain. Les mineurs ont du macher 1kg de coca chacun, ils sont a moitie dans les vaps et nous font boire leur tord-boyaux a 96%, du poison qui me brule les tripes. L'un d'eux jongle avec des batons de dynamite en hurlant de rire. C'est un spectacle animal. Je manque d'air, la silicose m'etouffe, et j'ai envie de vomir.

Lundi 31 octobre, Tupiza, 2900m d'altitude. Changement de decor, en descendant tout au Sud de la Bolivie, je tombe dans un environnement qui me fait penser a l'Utah. Cactus et pierres rouges, un monde parfait pour les cow-boys. L'hotel dans lequel je reside organise des projections de Butch Cassidy and the Sundance Kid, un western avec Paul Newman et Robert Redford, musique de Burt Bacharach. Butch et Sundance ont veritablement existe: ce sont des braqueurs de banque californiens qui ont termines leur parcours a San Vicente, a 60km de Tupiza, abattus par l'armee bolivienne. Paul et Robert sont magnifiques dans leurs roles, ce sont de bons acteurs et j'aime la facon dont ils ont su evoluer dans leurs carrieres. L'un fait des sauces de salades pour lever des fonds caritatifs, l'autre organise le festival de Sundance (uh uh, I hear a connection) et sponsorise des projets ecologiques. Des gens bien.
Le lendemain, je reflechis a un plan pour braquer la banque en adobe du pueblo avec un peu de dynamite, mais fini par renoncer. Au lieu de cela, je lance 'The plains and the high roads' par The Sad Riders et je pars faire une ballade a cheval, ce sera suffisamment cow-boy pour aujourd'hui.


Jeudi 3 novembre, campement de la Laguna Colorada, 4300m d'altitude. Voici 3 jours que je participe a une excursion en 4x4 a travers le Sud-ouest bolivien entre 4000 et 5000m, a la frontiere du Chili.
Je suis a cours de superlatifs pour decrire ces paysages de sable orange-brun, de montagnes jaunes ocres ou violettes, de lacs vert pomme ou rouge fonce, de big sky marlboro country.
Est-ce l'altitude ou le froid arctique? Je perds mes reperes, c'est surrealiste, il ne manque que des montres fondues pour completer le tableau de Dali. Et l'hymne de ces 3 jours, c'est incontestablement 'I turn my camera on' de Spoon, car je realise une centaine de cliches de cailloux et de sable. Pour lutter contre l'altitude, je mache tout mon stock de feuilles de coca et de cendre de banane en un jour et cette fois les effets s'en font veritablement ressentir; le cote gauche de ma bouche est tellement anesthesie que je ne remarque pas que je bave sur la cuisse de mon voisin, et je me surprends moi meme a parler sans interruption: je prends la tete aux 5 autres passagers avec de mauvais jeux de mots tires de chansons pop ('It was all hielo' au moment de traverser les rivieres gelees) ou en m'extasie devant les goulags qui nous servent de logement.


Parmi les passagers, le seul vraiment cool s'appelle Vinnie, un Irlandais de 28 ans, docteur de profession qui porte un pantalon Helly Hansen, des Nike et un t-shirt Amnesty International. Il aime le foot, la biere, Oasis, Patsy Kensit, et est d'un naturel jovial; un bon Irlandais. Il evalue chaque endroit dans l'optique d'y etablir un terrain de golf et me dit que les plus beaux golf course en bord de mer se trouvent en Irlande, et m'invite a venir y jouer avec lui. 'I'd love to, boss, but all I can play is mini-golf'. Il faut que je m'y mette un de ces jours.


Le 4eme jour, nous nous levons a 4h00 pour assister au lever de soleil sur le Salar de Uyuni. Durant le court trajet, Vinnie se fout de moi car il a trouve une reference pop que je ne connais pas : The Kaiserchiefs, apparemment LE groupe a ecouter ces jours. Je n'ai jamais entendu parler d'eux, et Vinnie est mort de rire et ne lache pas le morceau, me decrit tout ce qu'il sait sur ce band et ca marche, je suis exaspere! Mais il fait tellement froid que mon haleine fait de la fumee et je crois voir des gouttes d'azote qui perlent le sur pare-brise; je n'ai pas l'energie de me defendre.

Le silence tombe enfin au moment ou nous arrivons sur le Salar proprement dit : un lac desseche qui a laisse place a une etendue de sel ultra plane de 12'000km2. Un plateau blanc ou se forment de petits hexagones a perte de vue. Une fois le soleil leve, la lumiere est tellement eblouissante que je m'accroche a mes Ryders comme si ma vie en dependait. C'est un endroit magique, et Vinnie et moi essayons plusieurs photos qui jouent avec la perspective. Le chauffeur laisse Vinnie prendre le volant et il pousse le vehicule a ses limites : 170 kmh, on vole dans du blanc, c'est du jamais vu.


De retour a Tupiza apres 8h de route, je me precipite pour prendre une douche. Et quand je rentre dans la salle de bain, je realise que je ne me suis pas vu dans un miroir depuis 5 jours et je suis surpris par mon propre reflet. Je suis maigre, je ne fais plus du tout gamin, je suis legerement barbu et incroyablement bronze. Le blanc de mes yeux semble illumine par l'arriere, et quand je souris, mes dents sont tellement blanches que je crois qu'elles vont sortir de ma bouche. J'ai une sacree bonne gueule!
Je pense d'ailleurs que tous les backpackers qui logent ici ont une gueule extraordinaire. Ils voyagent depuis un mois au moins, ils sont bronzes, maigres, le cheveu un peu trop long, une barbe eparse, et les filles sont habillees en jeans et debardeur blanc, ce qui fait sortir le mat de leur peau. Tous ensemble en couverture de The Face le mois prochain!

Samedi 5 novembre, frontiere de Villazon-La Quiaca, 3400 metres. Apres seulement 2 semaines et 2 jours, je quitte deja la Bolivie qui m'aura totalement seduit. La personnalite de ce pays est unique et attachante, et si j'ai renonce a voir toute la partie jungle du pays, 60% du territoire, pour me concentrer sur la montagne, je sais qu'il faut que je revienne!
Au moment de tendre mon passeport au douanier argentin, j'ai quelques regrets, mais j'observe l'autre cote de la barriere et ai de grands espoirs pour l'Argentine : des bus qui ne tombent pas systematiquement en panne, des bus qui roulent sur des routes et pas de la poussiere, des bus dont les couloirs ne sont pas sur-occupes par des boliviennes surchargees qui finissent par s'asseoir sur votre lap a bout de force. Et des altitudes ou je pourrai monter un escalier sans devoir me reposer 5 minutes ensuite. Et de la chaleur. Et de la bonne nourriture! Fini le steack de llama et les pommes de terres sechees, voici le temps du steack de boeuf 3 fois par jour! Hiiiiihaaa!!!!
Je tressaille pourtant au moment ou je passe la frontiere et apercois un panneau de signalisation routiere : 5000km jusqu'a Ushuaia... Les bus ont interet a etre confortables!