Je me prépare donc un thermos de thé chaud, mets ‘Stories from the city, stories from the sea’ de PJ Harvey sur le système Revox, et m'assieds devant un IBM E390, prêt à passer 5 heures pour pondre 6 pages de texte; de loin les meilleures conditions que j’ai eues pour écrire. Tout bien réfléchi, il s'agit en fait d'un exercice quelque peu arrogant et égocentrique, et je me vois comme réalisateur, scénariste et acteur d'un film qui m'est consacré. Je suis fils unique, comme Jésus, ne l'oublions pas! Le seul hic, c'est que je ne suis pas écrivain, je ne sais pas comment écrire, alors, exactement comme pour l'écriture des chansons (je ne suis pas songwriter non plus, je suis licencié en informatique de gestion et organisation), je procède en imitant le mieux possible les auteurs qui me plaisent, en mélangeant leurs 'influences', ou même en repiquant totalement certains passages. Tiens, rien qu'en ce moment, je fais un passage doucement auto-critique qui tend vers l’auto complaisance, une idée repiquée à Frédéric Beigbeder.
Durant ce voyage, j'ai lu quelques livres magnifiques (et pas toujours a propos d'éternels adolescents qui s'auto-détruisent, belle évolution!), comme le formidable '100 ans de solitude' de Gabriel Garcia Marques, une obligation pour tout voyageur en Amérique du Sud, et je suis de plus en plus sensible aux techniques narratives employées par les auteurs. Ca peut être très beau un livre. Je me souviens d'un disque d'Anaemia (aujourd'hui Kid Chocolat) qui s’intitulait approximativement 'Songbook - Or when I stopped buying records and started reading books', et je me dis que ne suis pas le seul a m’en rendre compte.
Donc je m'y mets, j'écris.
Dimanche 8 janvier, Salvador de Bahia, 31ºC. Salvador est la capitale 'africaine' du Brésil, et il faut comprendre par là que c'est la ville où les descendants des esclaves africains sont les plus nombreux et influents. Des éléments culturels comme la fameuse danse Capoiera, d'origine angolaise, ou le culte Candomblé, qui reprend les dieux Orishas originaires de l'ouest africain, en sont les témoignages les plus significatifs.

A peine arrive en ville, je sors faire une ballade, et après seulement 2h, je sais déjà que Salvador sera ma ville préférée du Brésil. A travers le centre colonial, il règne une ambiance reggae-on-est-tous-vraiment-tres-cools et les rues sont pleines de musiciens surdoués, de capoeiristas qui impressionneraient Jet Li, et de gens qui passent leur temps a sourire plutôt que d’afficher leur misère. A plusieurs reprises, je croise des ensembles de percussions surpuissants qui chantent en chœur des hymnes samba: le Brésil comme je l'imaginais, et lorsqu'un groupe reprend 'Berimbau' de Vinicius de Moraes, les poils de mes bras se herissent.
Plus tard, assis à la terrasse d'un café en train de siroter une caipira de cachaca, je fais la connaissance d'un couple de Polonais, ce qui, dans l'internationale backpackers, est une nationalité rare. Bartek bosse chez ComputerAssociates a Varsovie, et Janina est Product Manager Prepay pour un opérateur mobile qui franchise Orange en Pologne. Elle me raconte que le projet pilote OrangeClick lancé en Suisse leur a été présenté en séminaire comme "promising but not yet successful", ce qui me fait sourire. Ils me convainquent de les accompagner ce soir à une cérémonie de Candomblé, car ils sont un peu timides, et semblent voir en moi quelqu'un qui "obviously travels a lot and knows what he's doing"; soit, si c’est l’impression que je donne.
Le soir même, vêtus de couleurs claires, nous prenons donc un taxi pour une banlieue de la ville, et entrons dans un temple moderne où un très beau gardien habillé en blanc nous accueille et nous dirige vers des chaises en plastique blanches, les hommes d’un coté, les femmes de l’autre, alors que la cérémonie a déjà commencé. Le décor et l’ambiance m’impressionnent, mais je me rassure vite en constatant que la moitié de l'assistance est composée de touristes. Mais il s'agit bien d'une cérémonie et non d'un spectacle, et je sais seulement par mon LP que le but de la soirée est de mener quelques fidèles à la transe, quand leur Orishas totem viendra les incorporer. Ce soir, ce sera Yemanjani, la déesse de la mer. Ce que le LP n'a pas précisé, c'est qu'il faudra environ 3h de tambours et de nourritures exclusivement blanches (mais, riz, farine), pour mener à ladite transe. Apres une telle attente, je suis moi-même sur le point d'incarner l'Orisha du sommeil et de l'ennui, quand enfin les fidèles revêtissent des costumes guerriers et que trois femmes parmi eux semblent parties pour un bon trip, tremblant violemment, les yeux révulsés, la bave aux lèvres, à psalmodier des mots incompréhensibles, alors que d’autres processionistes les maîtrisent. Nous restons encore quelques minutes à observer une scène de plus en plus rocambolesque, jusqu'à ce que les principaux protagonistes semblent à la limite du contrôlable. En sortant, Janina, dont l’éducation catholique a visiblement été rigoureuse, déclare ne pas comprendre comment on peut honorer un dieu de la sorte et semble presque choquée par le coté ‘sauvage’ de la cérémonie à laquelle nous venons d’assister. N’ayant aucune éducation religieuse, je ne suis pas capable de faire de comparaison, et comme souvent je me demande si c’est un avantage ou un inconvénient.
Mercredi 11 janvier, Olinda-Recife, 32ºC. Les chauffeurs de taxi me fatiguent. Dans le classement des gens que j'ai le plus côtoyé au cours de mon voyage, les conducteurs de taxi ont une bonne place, mais pas la plus glorieuse. Quand ils ne jouent pas avec ma vie en conduisant comme pour un entraînement à Grand Theft Auto, ils me posent systématiquement une batterie de sept questions et me font les neuf mêmes remarques. Il y a ceux qui, misanthropes, se plaignent du chaos de leur pays et de la corruption générale des politiciens, ceux qui me sortent tous les clichés standards sur mon pays ('Chocolate, watches, banks, and a helping hand in screwing the Jews, that's us man!'), ceux qui tirent la gueule parce que j’ai réussi a négocier un bon tarif, ou encore ceux, et ce sont mes favoris, qui me font une remarque complice sur la beauté des filles locales, ce qui peut parfois les mener à me proposer une turlute pas cher de leur petite cousine experte en la matière. Les chauffeurs de taxi me fatiguent.
Je passe deux jours à Olinda, dans une agréable pousada avec piscine située dans le centre historique. Les tambours résonnent 24h/24h car les répétitions en vue du Carnaval, prévu dans 6 semaines, battent leur plein, et l’atmosphère qui en résulte est celle d’un orage constamment sur le point d'éclater.
Il n’y a rien à faire à Olinda mise à part flâner dans les rues, et pour lutter contre la chaleur absolument insoutenable et patienter jusqu’au soir, je passe beaucoup d'heures au bord de la piscine jusqu’à ce que le soleil veuille bien baisser. Dans ce contexte, le seul évènement marquant, c'est que j'ose enfiler le speedo blanc à fleurs roses que j’ai acheté à Rio, et que Paul, un anglais qui avait commencé par se moquer de ce maillot, fini par m'avouer qu'il est absolument génial et qu'il va s'en acheter un semblable.
Samedi 14 janvier, Natal. Située à la pointe nord-est du Brésil, Natal est LA destination de tourisme balnéaire du pays. Je ne passerai qu’une nuit dans cette ville, en attente d’un avion qui me mènera à Fernando de Noronha, et je trouve à me loger dans l’unique auberge de jeunesse de la ville, un château médiéval d’inspiration Halloween étrangement surréaliste. Le réceptionniste m’avertit que ce soir ‘c’est la fête au château’ car l’hôtel a 10 ans. Je lui que tant mieux, mais que je dormirai quand même. Il m’avertit qu’il vaudrait mieux que je ne prévois pas trop de dormir, mais je hausse les épaules, et entreprend de remplir le formulaire de check-in.
Apres avoir déposé mon sac dans le dortoir du donjon, je file à la plage de
Punta Negra pour me baigner. En me baladant le long de la jetée, je me rends à l’évidence : le Nordeste consacre l’image d’Epinal que j’avais du Brésil avant d’y venir. Quand je pensais voir partout des attroupements de gens dans la rue qui utilisent n’importe quel objet comme percussion et jouer de la samba, j’imaginais le Nordeste. Quand je me voyais me balader avec un minimum d’habit de jour comme de nuit, j’imaginais le Nordeste. Quand je pensais à un sosie de Naomi Campbell avec les yeux bleus qui me fait un grand sourire quand je lui commande un jus de fruit frais, j’imaginais le Nordeste. Et quand je pensais a un match de football sur la plage entre des gamins au niveau inouï, c’est encore au Nordeste que cela se voie le plus souvent. Le revers de la médaille, c’est que le Nordeste est la partie la plus pauvre du pays, la plus désolée, celle ou la prostitution atteint des proportions inconvenantes. Au pays de l’ordre et du progrès, il y a encore à faire dans ces deux domaines.Je retourne à l’hôtel vers 23h et la fête a déjà commencé, et le château est entièrement décore sur le thème des films d’horreur. Je me rends à la cave pour assister au concert de rock gothique d’un groupe local, me glisse entre un Vincent Price et une Buffy, et dois baisser la tête pour éviter les fausses toiles d’araignées qui pendent dans la cage d’escalier. Je fais connaissance de Tom, un Anglais de Somerset, et il me semble bien que nous sommes les deux seuls étrangers dans cette immense fête burlesque. Nous parlons musique un moment, et Tom mentionne les Kaiser Chiefs, ce qui me porte sur les nerfs. A 2h, lassé de boire de la caïpirinha teintée sang, je décide d’aller faire une tentative de sommeil, car je dois partir pour l’aéroport dans 4h. Mais lorsque j’arrive au donjon, je me rends compte qu’une scène a été installée juste devant la porte d’entrée du dortoir, et un groupe fait des reprises des années 80 à un volume assourdissant. Je m’allonge tout de même, mais la sono de la scène doit être tout au plus à 6m de la tête de mon lit, simplement séparée par un trop mince mur de brique ; absolument impossible de dormir. Je n’ai pas envie de retourner boire des verres, je prends donc mon mal en patience et laisse mon esprit vagabonder jusqu'à ce que j’en arrive à cette conclusion : ‘voyager, c’est souvent profiter au maximum du moment présent, mais c’est aussi parfois attendre que les heures passent’.
Lundi 16 janvier, Fernando de Noronha, 30°C. A 300kms de Natal en direction du Portugal, au milieu de l’océan atlantique, Fernando de Noronha est un petit chapelet d’îles paradisiaque, un gros rocher de 20km2 bordé de plages parfaites et habité par une faune abondante. L’état brésilien en a fait un parc national, raison pour laquelle cette destination n’est fréquentée que par quelques scientifiques et beaucoup de touristes. L’île est donc plus chère que le reste du Brésil et est privilégiée par la classe moyenne de Sao Paolo.
Je me lie d’amitié avec Carla, une fille de Sao Paolo justement, d’origine japonaise, et elle m’aide à planifier mes activités pour ces 5 jours avec les locaux non-anglophones, toutes dans une tendance nature : sea-kayak avec les dauphins, snorkeling avec les tortues géantes, observation de requins. J’en profite pour poursuivre mon exploration des fruits locaux, comme le jus d’acerola, le cupuaçu ou le pupunha. Mais l’événement dont tout le monde parle, c’est l’arrivée sur l’île d’un courant ayant pris sa force dans les Acores
qui va s’abattre sur les côtes sous la forme de vagues gigantesques, ce qui attire une foule de surfer-dudes brésiliens qui attendent de telles conditions depuis plus d’un an. Certains savent mon adoration pour cette faune caractéristique et ses dialogues philosophiques, et je ne manque pas cette occasion de me régaler. J’hésite un moment à me joindre à eux et me jeter à l’eau, mais les vagues sont si grandes et si puissantes que même nager me semble risqué. J’opte donc pour un poste d’observation sur la plage où je passe deux après-midi mémorables à échanger des ‘awesome, dude !’ et des ‘Totally ! Cool !’ avec un crew de surfeurs au repos, de photographes en pause, et de beach bunny’s brûlées par le soleil.Mercredi 18 janvier, Fernando de Noronha, 29°C. Ce soir, Carla a réserve à la Pousada Ze Maria, l’une des meilleures de l’île, et nous participons à ce qui s’approche d’un gala/buffet géant. Nous partageons notre table avec Armand, un artiste-surfeur du Costa Rica, et sa copine Stéphanie, de 15 ans son aînée, une productrice de cinéma français vivant a Los Angeles.
La discussion est d’une vanité absolue, Stéphanie aurait soit disant bossé sur Blade II, Armand prétend n’écouter que de la musique angel-trance-chill-out mais est incapable de me répondre quand je lui demande de quoi il s’agit exactement, et tous deux crachent en chœur sur le sushi (’so much better in L.A.’), et après deux heures affligeantes, le regard de Carla s’apparente à ce qu’on peut considérer comme un appel au secours. Heureusement, une fois la table des desserts débarrassée, l’un des garçons s’empare d’un tambourin et d’un micro, un autre d’une guitare, et l’une des filles d’un tom-tom géant, et il ne faut pas plus de 3 minutes pour que la salle jusqu'alors plutôt guindée se transforme en grand dancefloor samba ; les Brésiliens aiment danser, je crois que c’est clair. Je m’agite quelques moments au milieu de la foule, mais je dois jouer des coudes et me lasse vite. Voyant que Carla est partie pour danser quelques heures, je décide de sortir prendre l’air dans le jardin japonais de la Pousada.Depuis la terrasse, la vue sur le Morro do Pico illuminé par la lune est somptueuse, et je me demande comment je vais pouvoir reprendre une vie normale après tant de moments faciles passés au Brésil. Lorsque je m’appuie sur la balustrade, une lourde odeur d’herbe vient me perturber, et j’aperçois en contrebas un groupe d’invités rassemblés autour d’un chanteur guitariste. Je m’approche doucement d’eux jusqu‘à reconnaître la chanson : ‘Coracao vagabundo’ de Caetano Veloso. Forcément. Je n’ai jamais compris pourquoi les lieux les plus magnifiques engendrent les songwriters les plus sensibles et attachants, comme si trop de soleil, de mer et de jolies filles poussaient les surfeurs-dudes saturés de douceur à la déprime. Pourtant, de Mark Eitzel à Sophia, de Red House Painters à Pete Yorn, sans oublier mon éternel favori Elliot Smith, les exemples ne manquent pas. Je me demande si je devrais vivre au bord de la mer.
Samedi 21 janvier, Jericoacoara, 33°C. 'Jeri' est un ancien petit village de pêcheurs situe dans un endroit assez improbable et difficile d'accès sur la côte nord, entre des dunes de sable géantes et des rochers couleur ocre. D'abord visité par une foule de wind- et kite- surfers en raison des idéales conditions de vent que ce petit village offre, 'Jeri' est maintenant devenu une destination touristique prisée par les adeptes de l'Ayur Verda et autres voyageurs indépendants en quête d’un lieu pour souffler. Il y règne une ambiance hippie-chic et internationale très plaisante, mais qui n'a pas grand chose à voir avec le Brésil, et il est juste encore temps d'en profiter avant que les Italiens ne transforment cet endroit en pizzeria géante.

J'arrive à Jeri avec pour unique motivation de ne faire absolument rien pendant les 5 jours que je vais passer ici, car il faut que je commence à digérer ces 4 derniers mois. Le hasard fait bien les choses, car en me promenant sur la plage, je fais la connaissance de Itamar, un local incroyablement avenant, qui je ne sais pas pourquoi se prend de sympathie pour moi et m'invite à venir me baigner dans sa maison. Je suis d’abord un peu méfiant, mais décide de le suivre, et je me détends quand je constate que plusieurs jeunes qui ont exactement la même gueule que moi, peau sèche, tannée, et cheveux trop longs, sont assis sur le bord la piscine. Je salue l’un d’eux nommé Martijn, lui demande ce qu’il pense de cet endroit, et il me répond que c’est le paradis, mais que 'you can check out any time you like, but you can never leave'. Il s'avère qu'Itamar est le patron d'une pousada et d'un bar, le Planeta Jeri, et que c'est une personne clé du village. Tant mieux, je souris devant ma bonne fortune. Itamar nous rejoint et me demande ce que je désire boire et je lui fais le signe de la paix en lui répondant un Manhattan High Balls. Itamar me regarde de travers et rit doucement et me dit que plus personne ne boit de Manhattan depuis 50 ans et que ce n’est sûrement pas en Amerique du Sud que j’ai pu me faire servir ce cocktail.
Le hasard continue de bien faire les choses, car en dînant au Planeta Jeri le soir même, je tombe sur Francois Rodriguez et sa copine Valérie, deux connaissances que je tiens de Orange. Ils sont en vacances pour 3 semaines, et sont très surpris de me voir ici, mais moi je ne m'étonne plus de rien, et nous passons une soirée arrosée en compagnie de Martijn, qui, à 32 ans, a fait le tour du monde façon Corto Maltese et nous raconte ses histories de marin au long cours en vidant caipira sur caipira. C’est un chic type, et il s’est posé à Jericoacoara pour aider l’un de ses amis à construire une pousada, et Francois et Valérie sont beaux et élégants, mais l’événement de la soirée, c’est que je ne fais pas attention à la marque de leurs vêtements et je me demande ce qu’il se passe.
Mardi 24 janvier, Jericoacoara, 34°C. Pour animer un peu sa maison, Itamar a décidé d'organiser ce soir une fête géante au bord de sa piscine et je m'y rends avec tous les autres clients du Planeta Jeri après la fermeture du bar, à 1:30 am. Tout le monde est déjà bien parti au moment où un mec à la guitare se lance dans une reprise de 'Mas que nada' de Luis Henrique, et le thème de la soirée semble être 'Les vampires', car Itamar distribue des fausses dents en plastique à tout le monde, mais pendant une brève seconde, j'ai l'impression bizarre que les siennes ne sont pas des fausses. Je fais la connaissance d'une Islandaise avec qui je communique uniquement en utilisant des titres de chansons de Sigur Ros (Agaetis Byrjun ou Svefn G Englar sont mes préférées) et je finis de l'effrayer en lui montrant mes dents de vampires. Apres 2 heures à ce rythme, il règne dans l'air une acre odeur de shit à la limite du soutenable, et je refuse systématiquement les offres de tirer quelques tafs, car les caipirinhas me font déjà un effet énorme. Itamar éclate de rire et dit que je n'en ai pas besoin, car je suis tellement 'tranquilo' que c'est comme si j'etais 'sempre fumado'. Je hausse les épaules et bredouille dans le vide ‘tranquilo e pequeno, amigo…’. Debout au bord de la piscine, à regarder les dunes au loin, je me rappelle d'une scène presque identique que j'ai vécu au début de mon voyage, au Pérou, mais ma mémoire est tellement défaillante que je ne me rappelle déjà plus du nom de l'endroit en question ,et je me dis qu’il faut que je fasse quelque chose. Cependant, l'alcool aidant, mon esprit embrumé en arrive à produire une pensée du voyage à la Paul Valery dont je suis très fier sur le coup: 'Le voyage, c'est une coquille, où les verbes se conjuguent au présent, où les ambulances n'ont pas de sens'. Voyant Itamar et Martijn se diriger vers moi, et je décide de leur faire part de ma trouvaille, ce qui dans mon portugais balbutiant donne quelque chose comme 'O viaje e uma coquilha, onde verbos conjugaõ se na presente, onde as ambulancias naõ tem razaõ'. Ils me regardent d'un air surpris, secouent la tête, puis éclatent de rire et me saisissent chacun par une épaule, et je comprends leur intention mais n'offre aucune résistance, et, au moment où je bascule dans la piscine, je vois leurs visages souriants au ralenti et j'ai à nouveau l'impression furtive que leurs dents de vampires ne sont pas des postiches, mais le contact de l'eau fraîche me fait du bien, et lorsque ma tête touche le fond de la piscine, les sons sont si étouffés et calmes que je me demande brièvement si je ne vais pas rester la et m'assoupir un moment.
Mardi 24 janvier toujours, pendant la journée. Je passe l'après-midi à une table extérieure du Planeta Jeri, et je suis dans un état pitoyable. Un soleil bouillant m'a réveillé trop tôt alors que je dormais dans le hamac devant la chambre de ma pousada depuis au mieux 2h, et malgré une douche et plusieurs jus énergétiques, les petits nains continuent de courir dans ma tête et j'ai encore un goût de citron vert dans la bouche. Chaque fois qu'Itamar sort pour servir un client et s’aperçoit de mon état lamentable, il éclate de rire et je fais de mon mieux pour lui retourner un sourire, tout en me demandant pourquoi il a conserve ses fausses dents de vampires en plein jour. Je termine pour la seconde fois 'L'Immortalité', un livre de Milan Kundera que Clémentine m'a prêté, et cette fois j’ai l’impression de l’avoir compris, puis m'étonne en me disant que dans une semaine, je serais en Suisse à cette heure ci. Itamar vient me voir et me dit que je peux aller mettre la musique de mon choix si l'envie me prend, et je ne me fais pas prier et me rends derrière le pupitre de DJ, et, après avoir fouillé la discothèque, mets 'Has it come to this?' par The Streets. Lara, la fille qui bosse au bar, me tire la langue et se met à danser, et je me dis que cet endroit est vraiment sympa. Puis, je me rends aux toilettes pour me passer un peu d'eau sur le visage, et en regardant mon reflet dans la glace, je constate deux étranges petites taches à la base de mon cou, et je me demande depuis combien de temps je les ai, car je ne les avais jamais remarquées auparavant.
Jeudi 26 janvier, Rio de Janeiro, 36°C. Dès mon arrivée a Rio, je me précipite dans le quartier de Ipanema, là où les filles inspirent des chansons inoubliables. Je trouve à me loger dans une auberge de jeunesse, et puisque Rio sera la toute dernière étape de mon voyage, j’établis un intense programme d’activités pour les 3 prochains jours, ce qui m’évitera je l’espère de trop penser au retour : visite d’un favela, match de football au stade de Maracana, répétition d’une école de samba et achat d’instruments de musique devrait m’occuper l’esprit et m’empêcher de gamberger.
Je vais déposer mon sac dans le dortoir que je partage avec Luis, un Argentin de Buenos Aires, et Sami, un Finlandais. Apres les discussions d’usage, il apparaît que Luis bosse pour Equant en Argentine, que Sami est responsable des achats Nokia chez France Telecom, et que moi je suis un ancien de Orange Suisse, ce qui veut dire que nous étions les trois employés par le groupe France Telecom. Luis et Sami n’en reviennent pas, mais moi je me contente de hausser les épaules, car plus aucune coïncidence ne m’étonnera jamais, et je suis simplement de plus en plus conscient de l’énormité et de la surpuissance des groupes internationaux.

Je me prépare à aller à la plage d’Ipanema, mais comme le soleil est encore haut et la chaleur étouffante, je prends le temps de consulter mon email, et j’apprends que mon ami Steve va prochainement se faire opérer à la gorge, un truc sérieux, ce qui me fout les boules. Apres Jeff il y a 2 semaines, c’est la deuxième fois que j’apprends qu’un de mes amis a la santé qui flanche. Steve est le père spirituel du PT, c’est lui qui m’a initié au voyage sac a dos, lui qui m’a appris à aller voir un peu plus loin sans m’inquiéter du retour (mais comment as-tu fait pour sauter dans ce puits en Iran, Stioui Boy ?!?), et même lui qui le premier a écrit un récit de voyage intitulé ‘Le Petit Tranquille à Bali’. Ce coup du sort me pousse à entreprendre quelque chose de spécial, et alors que j’hésitais à faire un vol en aile delta au-dessus de la ville (j’ai horreur du vide), je m’inscris pour un vol le lendemain.
Lundi 30 janvier, Rio de Janeiro, 33ºC. Ne sachant pas quoi faire de mes dernières heures au Brésil, et un peu démotivé, j'enfile une ultime fois mon speedo (que j'assume maintenant parfaitement) et pars pour la plage de Copacabana, bien decidé à éviter la déprime en buvant une ou deux Caipiras pour tuer les heures avant mon vol de retour pour la Suisse ce soir.

Assis sur mon paréo, je regarde les filles qui jouent dans l'eau, les garcons qui font du beach-volley, et je n’arrive pas à croire que dans 5 jours je serais à Verbier, à l’après-ski du Farinet. Je suis débordant de joie à l'idée de revenir en Suisse, revoir ma famille, Clémentine, mes amis, mais pourtant, il m'est impossible d'éviter une certaine mélancolie en me disant que 'Voila, c'est fini', et que je n'aurais sûrement pas d'autre chance de refaire ce voyage qui s’achève. Un voyage se termine toujours trop brutalement, c’est l’un de ses inconvénients, et beaucoup d’aspect de mon périple vont me manquer, les nouveautés qui se succèdent, les rencontres, les situations absurdes, l’anonymat de tous les instants, l’indépendance totale surtout. Voyager, c’est un moyen de connaître la liberté, une fuite où on n’a besoin de personne, et j’en arrive à une nouvelle pensée qui allie sublime et ridicule, et que je devrais peut être vendre à une marque de moto : ‘Le voyage, c’est une Harley Davidson’.
Je me lève pour m’acheter une noix de coco, mais rien n’y fait, je sens le spleen qui s’insinue, alors pour m’occuper l’esprit, je fais un bilan de mon voyage. Et puisque j’ai un background financier, j'esquive lâchement les aspects philosophiques d'un tel exercice et les questions qu'il pourrait soulever, et dresse un bilan purement chiffré de ces 4 mois inédits:
- 126 jours de voyage
- 49 hôtels ou dortoirs
- 19 vols en avion
- 222 (!!) heures de bus à usage exclusif de transport (je ne compte donc pas les heures de bus lors des excursions)
- altitude maximale : 5409m
- altitude minimale : -19m
- température maximale : 39°C.
- température minimale : -13°C.
- 12'000 CHF de dépenses
- objet perdu: une paire de sneakers
- objet perdu: un tube de mousse à raser
- objet perdu: un crayons gris
Si j’ajoute à ça que je n’ai pas été malade, que je ne me suis pas blessé plus que quelques écorchures, et qu’on ne m’a rien volé ou braqué, je crois bien que je m’en suis sorti de façon magistrale.
Mardi 31 janvier, Genève, 4ºC. En sortant du hall des arrivées de l’aéroport de Cointrin, je suis surpris de voir non seulement mon père, mais également Sacha, ‘venu vérifier que ton vol de
retour s’est bien passé, comme tout agent de voyage qui se respecte !’ lâche-t-il en clignant de l’œil. Sacha est très beau, et je suis content de voir leurs visages familiers. Mais je suis tellement dans les vaps que tout ce que je parviens à répéter, c’est que ‘tout va bien, mais je me sens si décalé…’Plus tard, mon père me ramène à la maison familiale dans son 4x4 Toyota, et je suis totalement silencieux, et en arrivant chez mes parents, je vais déposer mes affaires, et par réflexe je me rends dans ma chambre d'enfance, car j'ai oublié qu'elle est aujourd'hui occupée par mon père. Je réalise vite mon erreur, et en souris. Pourtant, avant de quitter la chambre, j'aperçois mon vieil atlas d’école sur une étagère de la bibliothèque, et je ne sais pas pourquoi, un instinct me pousse à m’en saisir immédiatement et à consulter une carte de l’Amérique du Sud, mais j’ouvre le livre au hasard en son milieu, sur une page cornée, et au lieu de feuilleter les pages, quelque chose en moi se fige et je reste interloqué et fixe la carte sous mes yeux, et ce que je vois m’apparaît comme une formidable évidence que je reste à étudier tandis que des images se forment dans ma tête pendant un moment beaucoup trop long, et le mot qui est inscrit en haut à droite de la page est INDE.



























